Habakuk se réinstalle dans l’atelier d’écriture principal (progressif, à suivre les prochains jours).
On remercie les nombreux visiteurs et contributeurs.
Un autre blog hétéronyme poursuivra d’autres galeries.
août 22nd, 2009 § 5
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août 16th, 2009 § 5

Je ramais sur un lac. Début d’un texte de Franz Kafka. S’arrêter sur cette phrase, se dire : cela me suffit, me suffit parfaitement.
Je ramais sur un lac. Mais non : j’étais dans cette lumière très blanche de la ville, assis à ma table de cuisine, le livre devant moi.
Je ramais sur un lac. Mais qui, je ? Moi, je lis, lui nous le dit, ou moi je lis que lui à qui le dit ? Il ramait, tout sombre.
Je ramais sur un lac. Puis les yeux fermés, et l’inventaire de tous les lacs: « j’étais debout sur cette rive », rien pareil, tout même.
Je ramais sur un lac. Et dans les eaux calmes du crâne la tranquille marque tourbillonnante des rames: la tête s’ouvre.
Je ramais sur un lac : il s’ouvrit, je sombrai.
Je ramais sur un lac. Et maintenant, vous l’écrivez vous-même : Je ramais sur un lac. Quoi change?
Je ramais sur un lac. Si je ferme le livre, que fait-il, lui qui reste dans le livre, et ramait sur un lac?
Je ramais sur un lac. Mas rien n’avançait: depuis toujours, sur ce lac, je ramais.
Mise en ligne initiale sous forme de neuf messages consécutifs sur Twitter.
août 12th, 2009 § 1

Est très lent. A appris à se faire lent, si lent que lent. Et rampe lent. Et marche lent, et pense lent. Et pèse corps très lourd quand lent. Et voit lent ce qui devant change, et pense lent paroles qui entrent, et agit lent sur le temps des autres et du monde. Je suis assis, je suis immobile et assis. Le jour à la fenêtre est stable, le bruit de la ville dehors : stable. Catastrophes craquent, marches des autres craquent, voix des autres et beuglent et crânent, et crient et tourbillon se perdent. Le lent attend avant de. Le lent précise sa pensée avant de. Et s’il est devant le mur, et si le mur est blanc, et si le sol est gris, et si rien ne surgit ni ne vient, et quand il faudrait réagir et crier et sauter ou fuir : le lent. Et dans aller vers l’autre et poser la main et glisser remonter peau : lent. Et dans la fusion : lent. Lent n’est pas le ressort dedans. Lent n’est pas ce qui dense surgit derrière tes yeux qui regardent, dans les bruits et voix qu’on décrypte. Lent seul est le retour. Lent est d’être seul. Lent d’apprendre à se connaître et reconnaître. Lent le glissé de mort : lent le rendez-vous soi.
août 5th, 2009 § 1

Les crises d’angoisse deviennent plus profondes. Les crises d’angoisses deviennent plus graves. Les crises d’angoisse deviennent plus absolues. C’est longer des murs. C’est se heurter à un trou. C’est dériver sans comprendre dans la nuit de la ville et la nuit qu’à soi-même on est. Tout vaudrait mieux que reprendre. Tout vaudrait mieux que continuer. Tout vaudrait mieux qu’affronter. Les crises d’angoisse deviennent permanentes. On les tient vaguement à distance, comme du bras quelqu’un qui vous sollicite, comme d’un détournement quelqu’un qui mendie, comme la porte fermée à quelqu’un qui veut absolument tout vous dire et vous expliquer, pourvu que cela le concerne lui et seulement lui. Les crises d’angoisse sont solitaires. Les crises d’angoisse sont secrètes. Les crises d’angoisse sont tournantes : sur soi-même on tourne, en soi-même on tourne. Les crises d’angoisse sont la boule du dedans devenue la boule complète du tout : et tournent sur les parois le décor des villes, et le souvenir des appartements, et le gros plan déformé des visages, et la rémanence des voix. Et tournent sur les parois du dedans la découpe des toits, la perspective des rues : on est, au milieu de tout cela, immobile et crispée, cette silhouette effrayée, accroupie sur elle-même et serrant ses genoux et son front dans ses bras, prête à l’immense chute : on le pense avec sérieux, considération, opiniâtreté, qu’arrêter est la seule solution maintenant irréversiblement à vous laissée. On voudrait, du fond de la crise d’angoisse, n’être pas ce vous. On a compris que si la crise d’angoisse s’allégeait avant qu’on soit définitivement ce vous, on aura une chance d’attendre ici la suivante, même plus forte, même plus terrible. On a juste appris, dans ses os, ses genoux, son front, qu’il ne s’agit que d’une possibilité d’ordre statistique : on trouve même en cela part discrète de résistance, consolation, abandon. La crise d’angoisse est votre définition.
août 5th, 2009 § 0

Être muet le plus possible. Être parmi leurs paroles et leurs voix, mais sa propre voix est de se taire. Prendre part à l’écoute, parfois écouter bien mieux qu’ils écoutent, prendre part aux mouvements, déplacements, activités, mais se taire. On est dans l’intérieur de ses yeux, on est dans l’intérieur de ses gestes. On n’a pas fureur, on n’a pas colère : juste on fait, on construit, on prépare, on pense. Penser n’a pas de parole qui soit extérieure. Penser n’a pas de verbe qui soit cette conviction qu’ils y mettent. Penser n’a pas de répétition, ni d’adresse, ni d’appel : j’apprends à me faire muet. Le muet avance plus facilement dans la foule, le muet traverse plus obscurément la ville, le muet perd moins de temps chez lui, le muet est aussi muet en lui : les paroles alors s’écrivent dans le dedans de la tête, elles sont à prendre, ramasser, décrocher, recopier. Les paroles sont en relief, on les arpente, on les palpe, on les tire comme on fait d’une grande et lourde corde. Les paroles sont des câbles, des poutres, des blocs de fonte en attente sur le sol noir. Le muet les prends à corps, il les traîne, il les assemble, il s’y assoit longtemps s’il faut repos et précaution ou bien que le chantier en dure des jours. Le muet devient lourd : son corps fait de ses paroles, ces assemblages, ces portiques. Et la vision est nette et lavée, qui n’a pas à se dire. Et l’écoute est pure, qui ne recouvrira pas les mots reçus de ses mots à soi. On reste longtemps muet avant de tomber, on est longtemps muet avant de s’effondrer : on est à cette table et on parle, on parle. On est devant ces visages qui s’en moquent bien et on raconte bien au-delà de ce qu’il est nécessaire et important et bon de raconter. Et puis on revient, on est muet parce que plus le choix, on est muet parce que plus personne, on est muet parce que honte, vissé dans sa honte, séché et solidifié dans sa honte. On est longtemps à sa table, dans la pièce noire, fenêtre ouverte sur le noir : c’est l’été, on sent l’air qui passe et adoucit, on entend au loin, très loin, les bribes de la voix continue des autres. On s’est retiré de cette voix, on doit réapprendre son silence. On n’allume pas de lumière, on ne prend pas de livre, on ne va pas tisser les mots sur sa machine, on essaye que dedans soit vide, on essaye que dedans reprenne sa place. On crie peut-être, ou on gémit, ou on pleure. Le vers aigu d’un poème va déchirer l’intérieur comme s’il était de voix et non de lettres. On tombe lentement en soi-même. Demain on aura réappris à se faire muet, sachant une fois de plus la chute passée, la chute à venir.
août 3rd, 2009 § 1

Artiste d’une seule fois : il est sur l’estrade dans le bar, il a son orgue électrique, des machines à rythme et il chante. Chacun reconnaît le morceau, qu’importe le reste. Parfois on vient le voir, on lui parle, on s’enquiert de sa route, puis on part, on l’oublie. C’est son gagne-pain. Comment il a commencé là : un dépannage, une sale passe, l’idée que c’était original et bien, le temps lamine tout – il n’y a plus de passé, plus rien que le présent indifférent. Sur le pupitre il a le classeur de plastique bleu avec dedans des transparents, où sont les paroles des chansons et leurs accords. Certaines, il a toujours besoin de s’y référer, allez comprendre pourquoi ça ne rentre pas dans la tête. D’autres, il pourrait bien les évacuer du classeur. Le vendredi soir, il y a de toute façon assez de monde ici pour qu’on ne s’aperçoive pas de son absence, il va dans un hôtel, avec pensionnaires. On le paye un peu plus, il joue d’autres y choses.
Artiste d’une seule fois : il dessine à la craie sur les trottoirs. Depuis longtemps il dessine sur les trottoirs. C’est original. C’est une fausse perspective, un travail en trompe-l’oeil, dont lui-même fait partie. Ce qu’il dessine à la craie, quand on le regarde de partout ailleurs c’est déformé, et quand on s’approche de sa place tout tombe droit, y compris cette silhouette d’un homme accroupi, qui complète le grand tableau. Ça plaît beaucoup. Il en a cinq ou six, comme cela, ne les a pas inventées, reprises d’un Australien, qui faisait ça si bien. L’Australien vous y plaçait des animaux, des élévations, des châteaux fantastiques, des entrelacs d’icebergs, ou bien cette carte de la terre, avec un pont si bien exécuté qu’on ne pouvait s’empêcher de lever la jambe et le pied quand les passants l’empruntaient pour venir se place en haut de l’image, même s’ils ne marchaient que sur le trottoir tout plat. C’est avec celui-ci, d’après une mauvaise photographie de l’Australien, qu’il a commencé. Au début maladroitement, après moins. Il a fait une école d’art, le dessin ça le connaît. Il peignait, lui aussi, des inventions fantastiques. C’était bien, ce dessins : immanquablement qui empruntait le pont laissait une pièce. Alors bien sûr il varie les motifs, et puis s’en va de ville en ville. Dans quatre, cinq, peut-être six villes, il a des adresses où dormir cinq nuit ne soulèvera pas l’enthousiasme de qui l’accueille, mais enfin on l’accepte. On a des conversations surprenantes, dans les villes, quand on dessine à la craie sur les trottoirs. On peut voyager, courir l’Europe. Il y a les jours de pluie, quand on doit bien s’occuper, et qu’on découvre la ville par ceux qui n’y font rien, les jours de pluie. Seulement allez vous fixer, avec un métier pareil ?
On l’admirait vraiment, dans ses interprétations de théâtre. On lui disait fraîcheur, naturel, on parlait de son énergie, de cette façon un peu brute de s’imposer soi-même à travers la partition réglée des rôles. Alors voilà, on a progressivement ce rôle de soi-même, qu’on adapte selon les contextes. Elle avait eu des remplacements, sur des tournées. Et puis ces spectacles d’été, dans les châteaux et lieux de tourisme. Puis, l’hiver, elle donnait des leçons. Elle a trouvé plus tard des doublages, a monté des monologues, qu’elle jouait dans des lieux pas forcément voués au théâtre à l’origine, mais justement. Elle a tâté du conte dans les écoles, puis du théâtre en appartement. Elle a emprunté de l’argent pendant un temps, et un bout d’héritage plus tard a aidé aux transitions difficiles. C’était une période où la mode avait été d’interventions dans les formations d’entreprise, les congrès ou colloques de ceci ou cela. Et puis maintenant le vide, le grand vide. Elle a toujours ses vêtements d’artistes, et rien n’empêche de passer sans consommer, juste entrer sortir, dans ce bistrot où autrefois on se réunissait. On l’aime bien, on la consulte pour des dépannages. Le soir parfois elle a mal.
J’en connais d’autres, ces trois-là je les connais de plus près.
août 3rd, 2009 § 1

La danse comme écrire étire. La danse apprend le sol et s’y enfouir, la danse apprend quel ralenti est marcher, quel jeu se déplacer et l’art de la diagonale sur des planches souples, la danse apprend à se retourner, la danse concentre et la danse allège, la danse augmente du dedans le mouvement et le geste si simple alors tu le reçois et l’acceptes. J’ai dansé seul dans des pièces noires, j’ai dansé en marchant sur des plages désertes et vides, et dansé dans des couloirs parmi ceux-mêmes qui l’arpentaient, comme dansé dans des halls lisses de ciment quand l’euphorie par le volume vous prend. J’ai dansé devant des fenêtres en appelant le soleil, et dansé dans des enfoncements sans place où j’invoquais de renverser le confinement du monde. J’ai appris danser par le corps des autres et comment il vous tient et pousse, ou comment soi-même on le tient on le pousse, on l’accompagne, on le mime : – La danse, d’abord ce partage, et donner recevoir, disait-il. La danse est l’indépendance muscle à muscle conquise de la totalité soi qui n’est jamais abandon mais mouvement. La danse est la conscience debout de la totalité muscle qui est l’indépendance de soi pour se tenir, qui n’est jamais fixité mais tension. La danse est se défaire de toutes tensions pour laisser les vagues souples monter sur sol à l’extrémité tendue et contrôlée des doigts et ta nuque aussi tu la tends, tu es bandé, tu es cette énergie qui traverse le sol du monde et tu es invulnérable, la danse est le relâchement de tout ce que tu portes et qui gêne, la danse t’affine et te noue comme elle te dénoue et t’abandonne, souche ou masse, là sur le sol dans ce coin des planches vernies où tu passais. La danse est une secousse ou un soubresaut que tu accompagnes, guides et amplifie, la danse n’appelle nulle musique elle est le chant seul de ce qui au-dedans de toi se déplace et pousse et ronge et meut : l’invraisemblable bruit du corps au dedans, quand tu l’ouvres à l’écoute. Ô ce soir dans ce village d’Afrique de l’Ouest, et comme tu comprenais. Tu as pris des leçons, c’était glisser et se lever, c’était tenir à un centimètre du sol et avancer : il t’apprenait la diagonale, avec la diagonale tu apprenais comment on vainc les forces qui clouent, écrasent ou ralentissent. Comme, ô loin, ce soir dans ce village de l’Afrique de l’Ouest. La danse, disait-il, est ce regard sur la danse des autres dans leur exercice du monde, le seul travail de la danse est d’élargir à l’intérieur de soi ce regard et le déplacer en soi, on danse avec ses yeux comme si voir était en amont d’eux qui perçoivent : – Regarde, disait-il, tu places ta main en avant et elle aussi voit (ce soir dans ce village de l’Afrique de l’ouest), alors tu vois avec ta nuque, tu vois avec ton ventre, et quand tu vois avec ton dos alors toi aussi tu te lèves et tu danses, c’est irrépressible, ce l’était en tout cas ce soir dans ce village de l’Afrique de l’Ouest. J’ai fait des stages, j’ai appris à remplacer la marche de la ville par la marche de la danse : le monde tout entier devient ce plancher vernis où maintenant si facilement tu marchais, tombais, glissait et sautais (ah, l’art des sauts et comment la première fois tu sautas, ce soir dans ce village de l’Afrique de l’Ouest). On ne convoque pas en permanence son danseur. Il est latent. Il est accroupi en toi. Tu vas tout lentement et souplement pour ne pas réveiller ni brusquer le danseur qui s’est endormi en toi : le danseur est confiant. Tu es ton danseur et celui qui le porte. Tu es ton danseur et celui qui l’abrite et le protège. Mais tu es celui qui s’ouvre d’un geste, d’un claquement mental du corps, et ce soir dans ce village d’Afrique de l’ouest il t’avait dit : – Cherche à savoir par où, en toi et de toi, sort à ce moment-là le danseur. Et j’ai appris ce déchirement brusque et le point exact d’énergie qui hors de toi se constitue le danseur qui est toi. Ô dépouille abandonnée et que lui requiert pourtant, qui est ton danseur et toi sa peau, ses os et ses muscles, et qu’il fouette et projette, qu’il empale et frotte et caresse, qu’il étire et déchire, et comme de sa paume jetée alors aux parois tu cours et sautes, ô ce soir dans le village d’Afrique de l’Ouest quand tu sautas. Il n’y a pas de mort du danseur. Il y a qu’il s’est absorbé en toi et toi tu es mort. Ce n’est même pas une tristesse : il y a que le plancher est repeint de noir, et que le bruit de la ville ce soir est infernal. Il y eut que la fête, ce soir en Afrique de l’ouest, fut violente, si incroyablement violente, et que vous regardiez, sans l’accepter ni le comprendre, le couteau et l’homme mort et le sang. – C’est comme un film, te dit-il, comme dans un film exactement, et cela ne sauva rien, sauf la danse et son extrême, la danse et sa limite, de ce soir dans l’Afrique de l’Ouest. Et toi quand tu danses les auras-tu jamais oubliés, à aucun moment de quand tu glisses ou cours ou sautes, ou seulement te relèves et acceptes l’énergie en arc tendu comme elle va du sol aux doigts, et que la nuque déjà amorce cette renverse, les yeux révulsés de l’homme mort et ce qu’il voyait, que tu ne voyais pas toi et que sa danse ultime voyait. En te retournant, la ville, en te retournant, la nuit. En te retournant, l’incroyable profusion du monde. Que tu avais pensé : – Alors, que ce retournement même soit ta danse. Et l’avoir maintenue, la pensée, et les yeux révulsés de l’homme qui voyait, non plus depuis tes yeux mais depuis là où la danse voit, l’avoir maintenue depuis le dos, et c’est quand tu marches, et c’est quand dans la ville à un autre tu parles, et c’est quand tu attends ou qu’on te jauge et même quand on t’insulte, et puis ce que tu lâches et libères quand tu danses : ce que tu nommes, ô village de l’Afrique de l’ouest, ta danse.
juillet 16th, 2009 § 15

Du nom des morts dans notre agenda téléphonique. Du nom des morts dans nos carnets d’adresses e-mail. Du nom des morts dans les vieux calepins non jetés. Du nom des morts dans les livres gardés, ceux des morts qu’on a vus, embrassés, connus. Du nom des morts au dos de vieilles enveloppes, dans le carton des anciennes lettres. Du nom des morts sur cette carte postale reçue. Du nom des morts dans la voix qu’on entend en archive, du nom des morts dans la voix qu’on entend dans sa tête, relisant ce texte et c’est sa voix à lui, la voix qui lit. Du nom des morts dans les disques, du nom des morts dans le souvenir de cette voiture, du nom des morts quand on traverse cette ville, du nom des morts quand on lit l’intérieur de son corps et que c’est dans son dos, la présence. Du nom des morts quand on les récite, quand on en fait la liste, quand on veut les rejoindre. Du nom des morts quand on demande aux autres quels sont leurs morts. Du nom des morts quand l’ami, le frère qui tombe – le frère réellement tombé, de toute la charpente jusque sur le ciment onze mètres dessous – ajoute son nom à la liste et qu’on entend comme elle est longue. Du nom des morts quand soi-même on prend le cahier (non pas le cahier, non pas même la machine à écrire, non, juste un bout de veille enveloppe et qu’on n’ose pas, qu’on met juste des initiales, des dates, des repères). Du nom des morts quand on marche dans cette rue et qu’on sait avec qui on marchait, de quoi on parlait, et où on allait. Le nom des morts pour tous les autres, quand on y aura ajouté son nom. Quand on lit son propre nom, devant soi, sur la liste des morts.
juillet 15th, 2009 § 5

C’était ramper. J’avais une combinaison spéciale, de tissu épais, qui ne craignait pas l’usure, la salissure, le frottement. Les parois étaient rêches, d’un gris terne, mais propres. Quelques insectes, la traces d’autres parasites, mais pas leur présence. J’étais là depuis longtemps. Il me semblait garder une direction générale. Ce n’était pas facilement évaluable. On ne sait pas comment on se retrouve ici : de quel lieu de la ville, ou de votre propre chambre. Si c’est une catastrophe, ou un rêve. Reste qu’on est vêtu de cette combinaison, qu’on rampe, et que le sentiment qu’il faudrait se hâter vous ne pouvez ni le justifier, ni y échapper. Il y a peu de lumière : comment y en aurait-il ? Mais on s’est habitué à la pénombre, on perçoit les parois : une section rectangulaire, les épaules passent facilement, même si on ne peut pas relever la tête, et on prend vite cette façon d’onduler qui permet d’avancer. C’est aux changements de niveaux qu’on hésite : des ouvertures rectangulaires, parfois fermées d’une trappe. J’en ai poussé bien souvent, de ces trappes métalliques, pour avancer. Quelquefois c’est monter, quelquefois c’est descendre, sans choix. D’autres fois, la possibilité de monter, ou de descendre. Et comment savoir si ici on est sous le sol ou au-dessus ? J’ai choisi de plutôt monter. Idem pour les bifurcations : parfois pas le choix, on bifurque à la perpendiculaire gauche, ou la perpendiculaire droite. Pour cela que je dis : le sentiment global que j’ai, d’avoir conservé une direction générale, après tant et tant d’heures comment j’en serais sûr ? Et parfois c’est comme un défi ironique : que perdez-vous en choisissant le chemin de gauche, que perdez-vous en choisissant le chemin de droite ? Parfois, rayé avec un gravier – et une fois à la craie – près de ces intersections, un signe. Quelqu’un est passé avant vous. Mais quand ? Hier, une année, un siècle ? Ou une marque de fabrique, puisque ces chemins il a bien fallu les couler, les creuser, les bâtir. Et même si réservé à votre propre usage, pourquoi pas dès la conception un signe pour vous tromper ? Alors on essaye de ne pas réfléchir : vous tromper pourquoi, sinon vous perdre, et qu’il n’y a pas d’issue. L’épuisement je le sens. Cette poussière qui aggrave le manque d’eau. Cette douleur maintenant dans les coudes, les bras, le cou, les hanches. Cette infinie sensation d’étouffement parce que toujours cette même section horizontale où ramper est certes possible, mais se relever, s’asseoir, se mettre sur le côté, non. Parfois on imagine un terme : il y a forcément un terme ? Une salle plus haute où se reposer, s’asseoir, avec un robinet, un indice, un plan. Ou bien, si on débouche, on trouvera quoi : l’air, une ville, un monde perdu, un souterrain où d’autres, arrivés avant vous, attendent ? On y aurait pensé au tout début, est-ce que simplement il n’aurait pas fallu faire marche arrière ? Mais c’est bien trop tard maintenant. Et de cet instant où tout a commencé, si peu de souvenir : ça aurait été possible, seulement ? Il y a si longtemps que j’attends ce terme. «C’est une question de survie», se dit-on, on se dirait quoi d’autre ? Et donc on rampe. Je rampe.
juillet 12th, 2009 § 6

L’oeil écoute, l’oeil éclate : souvenir d’un livre qui commençait par l’insoutenable dire d’une énucléation pratiquée avec une cuiller. Parce que la cuiller était précise, l’oeil chavirait et la lecture aussi. Mais qu’on lise les historiens : dans les guerres antiques on arrachait l’oeil avec les doigts et c’était signe de vaincre. Nous sommes nés de l’énucléation générale de notre condition : aveugles qui marchons. L’oeil écoute, l’oeil éclate : on en veut à l’oeil parce qu’il témoigne, on en veut à l’oeil parce qu’il indique à la mémoire le visage de l’autre. Et voici le visage de celui qui délibérément, sous casque et genouillères de cuir et sorti d’un car bleu avec ses camarades, payé par la nation et rétribué en notre nom, qui pratique en notre nom, par arme tenue à bout de bras, l’énucléation volontaire d’un qui ne lui a rien fait, et était plus à l’honneur de la nation que lui-même. Et l’oeil écoute et l’oeil éclate : du fond de l’hôpital on soigne mais on ne remplace pas. La paupière est arrachée, la paupière ne se refermera plus, l’oeil énucléé n’a plus besoin de paupière. L’oeil écoute, l’oeil éclate : la douleur était telle, dit-il. L’oeil écoute, l’oeil éclate : comme devenu poreux, dit-il, le sang coulait au travers. Et le geste du fonctionnaire de la nation exécuté en notre nom. Et la banalisation du mensonge en notre nom. Et la scène ordinaire des hommes en bleu marine s’équipant de leurs genouillères et s’armant de leurs armes on la voit au coin de la rue. Et les récits qui se multiplient : on se mobilise pour un, comment on y arriverait pour trente ? Alors les hommes en bleu marine vous marchent dans la tête. Alors les hommes en bleu marine vous tirent dans le cerveau par dedans. L’oeil éclaté est rouge dans l’hôpital et il saigne, l’oeil éclaté est ouvert et dans ce qui est vide s’agitent encore les hommes en bleu. Dans l’oeil mort ce qui s’accomplit en notre nom continue et s’agite à jamais. L’oeil éclaté écoute, l’oeil éclaté dit à jamais que l’ordre est bête, et que la permission laissée sur le cou des bêtes vous rejoint dans vos amis, vos enfants, et que le devoir de fraternité ne concerne pas seulement ce qu’on doit aux autres. «Le globe oculaire fendu en deux» : on ne sait pas ce que les hôpitaux font des yeux énucléés qu’ils enlèvent. On le lui aurait fait manger, à celui qui a commis le geste. On l’aurait mis à une table et filmé, tandis qu’il l’aurait ingéré. Je n’aime pas l’oeil des poissons : l’oeil des poissons est trop simple. Tous les poissons ont un oeil, la nature sait faire, ce n’est pour elle une tâche compliquée. On devrait même en remplacement pouvoir se faire greffer un oeil de requin, de raie, et certaines méduses même ont un oeil. Moi je dis : si on ne remplace pas l’oeil d’un homme, c’est pour ce pédoncule que pousse jusqu’à lui, à la troisième semaine de sa gestation, le cerveau naissant. Le cerveau gros comme un demi haricot pousse double pédoncule jusqu’à l’oeil et s’y greffe : ce n’est pas un nerf, c’est déjà une raison. Ce qu’on tue dans l’oeil c’est le cerveau commun, qui nous fait ce que nous sommes, et inclut ce que nous ne savons pas être. Un homme en bleu marine, avec des genouillères de cuir, de lourdes chaussures noires et un casque brillant, tire de sang froid sur un homme et lui enlève l’oeil qui se retournait pour le voir : qu’à jamais cet oeil le mange et lui reste sous la langue et dans le goût, et dans son oeil à lui lorsqu’il voit son propre fils, et dans son cerveau à lui lorsqu’il se voit lui-même, à jamais – profération de Habakuk.
Dédié à Joachim Gatti.