
L’oeil écoute, l’oeil éclate : souvenir d’un livre qui commençait par l’insoutenable dire d’une énucléation pratiquée avec une cuiller. Parce que la cuiller était précise, l’oeil chavirait et la lecture aussi. Mais qu’on lise les historiens : dans les guerres antiques on arrachait l’oeil avec les doigts et c’était signe de vaincre. Nous sommes nés de l’énucléation générale de notre condition : aveugles qui marchons. L’oeil écoute, l’oeil éclate : on en veut à l’oeil parce qu’il témoigne, on en veut à l’oeil parce qu’il indique à la mémoire le visage de l’autre. Et voici le visage de celui qui délibérément, sous casque et genouillères de cuir et sorti d’un car bleu avec ses camarades, payé par la nation et rétribué en notre nom, qui pratique en notre nom, par arme tenue à bout de bras, l’énucléation volontaire d’un qui ne lui a rien fait, et était plus à l’honneur de la nation que lui-même. Et l’oeil écoute et l’oeil éclate : du fond de l’hôpital on soigne mais on ne remplace pas. La paupière est arrachée, la paupière ne se refermera plus, l’oeil énucléé n’a plus besoin de paupière. L’oeil écoute, l’oeil éclate : la douleur était telle, dit-il. L’oeil écoute, l’oeil éclate : comme devenu poreux, dit-il, le sang coulait au travers. Et le geste du fonctionnaire de la nation exécuté en notre nom. Et la banalisation du mensonge en notre nom. Et la scène ordinaire des hommes en bleu marine s’équipant de leurs genouillères et s’armant de leurs armes on la voit au coin de la rue. Et les récits qui se multiplient : on se mobilise pour un, comment on y arriverait pour trente ? Alors les hommes en bleu marine vous marchent dans la tête. Alors les hommes en bleu marine vous tirent dans le cerveau par dedans. L’oeil éclaté est rouge dans l’hôpital et il saigne, l’oeil éclaté est ouvert et dans ce qui est vide s’agitent encore les hommes en bleu. Dans l’oeil mort ce qui s’accomplit en notre nom continue et s’agite à jamais. L’oeil éclaté écoute, l’oeil éclaté dit à jamais que l’ordre est bête, et que la permission laissée sur le cou des bêtes vous rejoint dans vos amis, vos enfants, et que le devoir de fraternité ne concerne pas seulement ce qu’on doit aux autres. «Le globe oculaire fendu en deux» : on ne sait pas ce que les hôpitaux font des yeux énucléés qu’ils enlèvent. On le lui aurait fait manger, à celui qui a commis le geste. On l’aurait mis à une table et filmé, tandis qu’il l’aurait ingéré. Je n’aime pas l’oeil des poissons : l’oeil des poissons est trop simple. Tous les poissons ont un oeil, la nature sait faire, ce n’est pour elle une tâche compliquée. On devrait même en remplacement pouvoir se faire greffer un oeil de requin, de raie, et certaines méduses même ont un oeil. Moi je dis : si on ne remplace pas l’oeil d’un homme, c’est pour ce pédoncule que pousse jusqu’à lui, à la troisième semaine de sa gestation, le cerveau naissant. Le cerveau gros comme un demi haricot pousse double pédoncule jusqu’à l’oeil et s’y greffe : ce n’est pas un nerf, c’est déjà une raison. Ce qu’on tue dans l’oeil c’est le cerveau commun, qui nous fait ce que nous sommes, et inclut ce que nous ne savons pas être. Un homme en bleu marine, avec des genouillères de cuir, de lourdes chaussures noires et un casque brillant, tire de sang froid sur un homme et lui enlève l’oeil qui se retournait pour le voir : qu’à jamais cet oeil le mange et lui reste sous la langue et dans le goût, et dans son oeil à lui lorsqu’il voit son propre fils, et dans son cerveau à lui lorsqu’il se voit lui-même, à jamais – profération de Habakuk.
Dédié à Joachim Gatti.
Beau texte.
terrible mal dedans depuis hier après-midi me suis pas demandé si ça devait ou pouvait être beau, il y a des images qui mordent
je vais le relire , mais faut il faire le jeu de la barbarie? comme dit I B , je suis d’accord avec elle , et le monde nous donne trop d’occasion de nous entrainer dans ses remous,
je vais relire les textes de john Berger , je crois il y a la un humanisme et un retrait , un recul en même temps qu’une plongée silencieuse vers l’humanité, le monde tel qu’il est au dela du brouhaha , du hurlement de fer, et qui pourtant en participe ,
l’idée que nous soyons perméable à la violence qui règne aujourd’hui est elle absurde , j’ai toujours pensé que pour résister il fallait prendre le contre pied ( et pourtant j’ai connu des tentations d’y céder, que je ne veux pas me remémorer ! )
mais je vais relire le texte !
Parce que Beckett, parce que Kafka…
Comment a-t-on pu en arriver à une telle barbarie, acceptée, tolérée; le début de la dictature, le fascisme devenu ordinaire (redevenu devrais-je dire).
A y opposer, l’intelligence seule; surtout pas une violence qui ferait leur jeu, non. Le refus radical et absolu.
pourquoi Beckett ? il y a un misunderstanding là , non ?
Mais que fait la police ?
Et oui, ma bonne dame, mon bon monsieur, que fait la police ?
Nous sommes bien à Montreuil, vous et moi : Montreuil, Seine-Saint-Denis. Qu’on y habite ou qu’on y passe, on a des yeux pour voir que ça ressemble peu à l’image qu’en donnent les journaux et les politiques. Aucune ville ne saurait ressembler à ces images abruties(-santes), alors j’ai décidé de commencer à décrire ce que c’est, aberrations optiques comprises.
Montreuil, c’est grand, ça fourmille de monde, c’est très complexe et c’est étonnamment tranquille. Sinon, ça ressemble beaucoup aux autres villes où j’ai vécu : l’Etat est partout et son administration nous octroie (ou pas) le droit d’être là, au prix de tous ces comptes à rendre sans cesse en montagnes de paperasse et de justifications d’existence. Il fait régner sa loi, sous l’infinie variété de ses uniformes, pour assurer le maintien d’un ordre réglé par le profit.
Comme partout ailleurs, c’est ça que fait la police.
L’argent est partout, mais pas pour tout le monde, évidemment. Le travail ne manque pour personne – il faut réussir à survivre dans la métropole -, c’est le salaire qui est rare, puisqu’on n’arrive pas à échapper vraiment à toute cette marchandise qui s’étale. Même les besoins les plus primaires, se nourrir, se loger, se déplacer, sont soumis à la propriété que tout l’arsenal répressif sert à protéger.
Comme partout ailleurs, c’est ça que fait la police.
Malgré cela, ici, je connais des gens un peu partout. Ils sont très différents les uns des autres, mais ils me ressemblent plus que ceux des panneaux publicitaires (que l’on trouve en nombre grandissant dans la commune voisine de P., et qui sont blancs, jeunes, actifs…). En général, à leur façon, ils font comme moi : ce qu’ils peuvent. Et ils s’entraident. Ils s’organisent pour ne pas (trop) subir face aux patrons, aux Assedic, aux HLM, aux contrôleurs de tous poils. Souvent, ils travaillent à construire quelque chose qui leur plait : une maison, une crèche, un livre… Parfois, on partage une aversion certaine pour tout ce qui précède, on essaye de comprendre comment s’en débarrasser et quand on trouve une petite idée, on s’empresse de la mettre en oeuvre. Ça non plus, ce n’est pas vraiment une pratique spécifiquement montreuilloise. Ces derniers temps, ça a donné en vrac : des occupations de maisons, de CAF, de tours de la mairie, des manifs, des actes de résistance aux rafles de sans-papiers, de solidarité avec des grévistes, des assemblées, des bouffes, des chansons… et j’en passe…
Mercredi soir, à Montreuil, c’est sur tout cela que la police a tiré au flash-ball. Dans la tête. Ce qui s’est passé ce soir-là arrive dans beaucoup d’autres villes et dans des situations très diverses (manifestation, intimidation des habitants de certains quartiers…). Une fois de plus, parler de bavure serait tout simplement mensonger.
Car elle fait quoi la police, hein ? Qu’est-ce qu’elle fait la police à Montreuil ?
Elle joue au ball-trapp dans les rues de la ville, mon bon monsieur, ça tire sur tout ce qui bouge, sur tout ce qui ne rentre pas dans le rang. Avis aux amateurs de démocratie participative : pour garantir la pérennité de ce beau système, la police républicaine vise à la tête !
Et oui, la police républicaine.
Celle qui fait des auto-temponeuses avec les mobylettes des adolescents – moratoire sur les voitures de police ! -, celle qui charge dans les avions des paquets humains en les étouffant avec des coussins – moratoire sur les coussins ! -, celle qui tamponne un procès-verbal de mise en garde à vue à 22h et un certificat de décès à 6h du matin – moratoire sur les gardes-à-vue ! – etc… La spécificité du recours systématique aux tirs de flash-ball, qui ont l’avantage pour les policiers qui les utilisent de mutiler sans tuer – ce qui les exposerait à quelques tracasseries administratives et à une légère prise de retard sur leurs points retraite -, doit être prise en compte mais il faut être particulièrement obtus ou parfaitement de mauvaise foi pour soutenir que la question de la violence de la police se résume à cela. Car au fond, ma bonne dame, mon bon monsieur, tout le monde sait ce qu’elle fait la police.
Tout le monde le voit, ça crève les yeux.
Un chat sauvage de la Boissière