août 12th, 2009 §

Est très lent. A appris à se faire lent, si lent que lent. Et rampe lent. Et marche lent, et pense lent. Et pèse corps très lourd quand lent. Et voit lent ce qui devant change, et pense lent paroles qui entrent, et agit lent sur le temps des autres et du monde. Je suis assis, je suis immobile et assis. Le jour à la fenêtre est stable, le bruit de la ville dehors : stable. Catastrophes craquent, marches des autres craquent, voix des autres et beuglent et crânent, et crient et tourbillon se perdent. Le lent attend avant de. Le lent précise sa pensée avant de. Et s’il est devant le mur, et si le mur est blanc, et si le sol est gris, et si rien ne surgit ni ne vient, et quand il faudrait réagir et crier et sauter ou fuir : le lent. Et dans aller vers l’autre et poser la main et glisser remonter peau : lent. Et dans la fusion : lent. Lent n’est pas le ressort dedans. Lent n’est pas ce qui dense surgit derrière tes yeux qui regardent, dans les bruits et voix qu’on décrypte. Lent seul est le retour. Lent est d’être seul. Lent d’apprendre à se connaître et reconnaître. Lent le glissé de mort : lent le rendez-vous soi.
août 3rd, 2009 §

Artiste d’une seule fois : il est sur l’estrade dans le bar, il a son orgue électrique, des machines à rythme et il chante. Chacun reconnaît le morceau, qu’importe le reste. Parfois on vient le voir, on lui parle, on s’enquiert de sa route, puis on part, on l’oublie. C’est son gagne-pain. Comment il a commencé là : un dépannage, une sale passe, l’idée que c’était original et bien, le temps lamine tout – il n’y a plus de passé, plus rien que le présent indifférent. Sur le pupitre il a le classeur de plastique bleu avec dedans des transparents, où sont les paroles des chansons et leurs accords. Certaines, il a toujours besoin de s’y référer, allez comprendre pourquoi ça ne rentre pas dans la tête. D’autres, il pourrait bien les évacuer du classeur. Le vendredi soir, il y a de toute façon assez de monde ici pour qu’on ne s’aperçoive pas de son absence, il va dans un hôtel, avec pensionnaires. On le paye un peu plus, il joue d’autres y choses.
Artiste d’une seule fois : il dessine à la craie sur les trottoirs. Depuis longtemps il dessine sur les trottoirs. C’est original. C’est une fausse perspective, un travail en trompe-l’oeil, dont lui-même fait partie. Ce qu’il dessine à la craie, quand on le regarde de partout ailleurs c’est déformé, et quand on s’approche de sa place tout tombe droit, y compris cette silhouette d’un homme accroupi, qui complète le grand tableau. Ça plaît beaucoup. Il en a cinq ou six, comme cela, ne les a pas inventées, reprises d’un Australien, qui faisait ça si bien. L’Australien vous y plaçait des animaux, des élévations, des châteaux fantastiques, des entrelacs d’icebergs, ou bien cette carte de la terre, avec un pont si bien exécuté qu’on ne pouvait s’empêcher de lever la jambe et le pied quand les passants l’empruntaient pour venir se place en haut de l’image, même s’ils ne marchaient que sur le trottoir tout plat. C’est avec celui-ci, d’après une mauvaise photographie de l’Australien, qu’il a commencé. Au début maladroitement, après moins. Il a fait une école d’art, le dessin ça le connaît. Il peignait, lui aussi, des inventions fantastiques. C’était bien, ce dessins : immanquablement qui empruntait le pont laissait une pièce. Alors bien sûr il varie les motifs, et puis s’en va de ville en ville. Dans quatre, cinq, peut-être six villes, il a des adresses où dormir cinq nuit ne soulèvera pas l’enthousiasme de qui l’accueille, mais enfin on l’accepte. On a des conversations surprenantes, dans les villes, quand on dessine à la craie sur les trottoirs. On peut voyager, courir l’Europe. Il y a les jours de pluie, quand on doit bien s’occuper, et qu’on découvre la ville par ceux qui n’y font rien, les jours de pluie. Seulement allez vous fixer, avec un métier pareil ?
On l’admirait vraiment, dans ses interprétations de théâtre. On lui disait fraîcheur, naturel, on parlait de son énergie, de cette façon un peu brute de s’imposer soi-même à travers la partition réglée des rôles. Alors voilà, on a progressivement ce rôle de soi-même, qu’on adapte selon les contextes. Elle avait eu des remplacements, sur des tournées. Et puis ces spectacles d’été, dans les châteaux et lieux de tourisme. Puis, l’hiver, elle donnait des leçons. Elle a trouvé plus tard des doublages, a monté des monologues, qu’elle jouait dans des lieux pas forcément voués au théâtre à l’origine, mais justement. Elle a tâté du conte dans les écoles, puis du théâtre en appartement. Elle a emprunté de l’argent pendant un temps, et un bout d’héritage plus tard a aidé aux transitions difficiles. C’était une période où la mode avait été d’interventions dans les formations d’entreprise, les congrès ou colloques de ceci ou cela. Et puis maintenant le vide, le grand vide. Elle a toujours ses vêtements d’artistes, et rien n’empêche de passer sans consommer, juste entrer sortir, dans ce bistrot où autrefois on se réunissait. On l’aime bien, on la consulte pour des dépannages. Le soir parfois elle a mal.
J’en connais d’autres, ces trois-là je les connais de plus près.
août 3rd, 2009 §

La danse comme écrire étire. La danse apprend le sol et s’y enfouir, la danse apprend quel ralenti est marcher, quel jeu se déplacer et l’art de la diagonale sur des planches souples, la danse apprend à se retourner, la danse concentre et la danse allège, la danse augmente du dedans le mouvement et le geste si simple alors tu le reçois et l’acceptes. J’ai dansé seul dans des pièces noires, j’ai dansé en marchant sur des plages désertes et vides, et dansé dans des couloirs parmi ceux-mêmes qui l’arpentaient, comme dansé dans des halls lisses de ciment quand l’euphorie par le volume vous prend. J’ai dansé devant des fenêtres en appelant le soleil, et dansé dans des enfoncements sans place où j’invoquais de renverser le confinement du monde. J’ai appris danser par le corps des autres et comment il vous tient et pousse, ou comment soi-même on le tient on le pousse, on l’accompagne, on le mime : – La danse, d’abord ce partage, et donner recevoir, disait-il. La danse est l’indépendance muscle à muscle conquise de la totalité soi qui n’est jamais abandon mais mouvement. La danse est la conscience debout de la totalité muscle qui est l’indépendance de soi pour se tenir, qui n’est jamais fixité mais tension. La danse est se défaire de toutes tensions pour laisser les vagues souples monter sur sol à l’extrémité tendue et contrôlée des doigts et ta nuque aussi tu la tends, tu es bandé, tu es cette énergie qui traverse le sol du monde et tu es invulnérable, la danse est le relâchement de tout ce que tu portes et qui gêne, la danse t’affine et te noue comme elle te dénoue et t’abandonne, souche ou masse, là sur le sol dans ce coin des planches vernies où tu passais. La danse est une secousse ou un soubresaut que tu accompagnes, guides et amplifie, la danse n’appelle nulle musique elle est le chant seul de ce qui au-dedans de toi se déplace et pousse et ronge et meut : l’invraisemblable bruit du corps au dedans, quand tu l’ouvres à l’écoute. Ô ce soir dans ce village d’Afrique de l’Ouest, et comme tu comprenais. Tu as pris des leçons, c’était glisser et se lever, c’était tenir à un centimètre du sol et avancer : il t’apprenait la diagonale, avec la diagonale tu apprenais comment on vainc les forces qui clouent, écrasent ou ralentissent. Comme, ô loin, ce soir dans ce village de l’Afrique de l’Ouest. La danse, disait-il, est ce regard sur la danse des autres dans leur exercice du monde, le seul travail de la danse est d’élargir à l’intérieur de soi ce regard et le déplacer en soi, on danse avec ses yeux comme si voir était en amont d’eux qui perçoivent : – Regarde, disait-il, tu places ta main en avant et elle aussi voit (ce soir dans ce village de l’Afrique de l’ouest), alors tu vois avec ta nuque, tu vois avec ton ventre, et quand tu vois avec ton dos alors toi aussi tu te lèves et tu danses, c’est irrépressible, ce l’était en tout cas ce soir dans ce village de l’Afrique de l’Ouest. J’ai fait des stages, j’ai appris à remplacer la marche de la ville par la marche de la danse : le monde tout entier devient ce plancher vernis où maintenant si facilement tu marchais, tombais, glissait et sautais (ah, l’art des sauts et comment la première fois tu sautas, ce soir dans ce village de l’Afrique de l’Ouest). On ne convoque pas en permanence son danseur. Il est latent. Il est accroupi en toi. Tu vas tout lentement et souplement pour ne pas réveiller ni brusquer le danseur qui s’est endormi en toi : le danseur est confiant. Tu es ton danseur et celui qui le porte. Tu es ton danseur et celui qui l’abrite et le protège. Mais tu es celui qui s’ouvre d’un geste, d’un claquement mental du corps, et ce soir dans ce village d’Afrique de l’ouest il t’avait dit : – Cherche à savoir par où, en toi et de toi, sort à ce moment-là le danseur. Et j’ai appris ce déchirement brusque et le point exact d’énergie qui hors de toi se constitue le danseur qui est toi. Ô dépouille abandonnée et que lui requiert pourtant, qui est ton danseur et toi sa peau, ses os et ses muscles, et qu’il fouette et projette, qu’il empale et frotte et caresse, qu’il étire et déchire, et comme de sa paume jetée alors aux parois tu cours et sautes, ô ce soir dans le village d’Afrique de l’Ouest quand tu sautas. Il n’y a pas de mort du danseur. Il y a qu’il s’est absorbé en toi et toi tu es mort. Ce n’est même pas une tristesse : il y a que le plancher est repeint de noir, et que le bruit de la ville ce soir est infernal. Il y eut que la fête, ce soir en Afrique de l’ouest, fut violente, si incroyablement violente, et que vous regardiez, sans l’accepter ni le comprendre, le couteau et l’homme mort et le sang. – C’est comme un film, te dit-il, comme dans un film exactement, et cela ne sauva rien, sauf la danse et son extrême, la danse et sa limite, de ce soir dans l’Afrique de l’Ouest. Et toi quand tu danses les auras-tu jamais oubliés, à aucun moment de quand tu glisses ou cours ou sautes, ou seulement te relèves et acceptes l’énergie en arc tendu comme elle va du sol aux doigts, et que la nuque déjà amorce cette renverse, les yeux révulsés de l’homme mort et ce qu’il voyait, que tu ne voyais pas toi et que sa danse ultime voyait. En te retournant, la ville, en te retournant, la nuit. En te retournant, l’incroyable profusion du monde. Que tu avais pensé : – Alors, que ce retournement même soit ta danse. Et l’avoir maintenue, la pensée, et les yeux révulsés de l’homme qui voyait, non plus depuis tes yeux mais depuis là où la danse voit, l’avoir maintenue depuis le dos, et c’est quand tu marches, et c’est quand dans la ville à un autre tu parles, et c’est quand tu attends ou qu’on te jauge et même quand on t’insulte, et puis ce que tu lâches et libères quand tu danses : ce que tu nommes, ô village de l’Afrique de l’ouest, ta danse.
juin 24th, 2009 §

Le nombre de gens ici qui pensent seuls. Le nombre de gens ici qui vont seuls. Le nombre de gens ici qui regardent seuls. Le nombre de gens ici qui attendent seuls. Le nombre de gens ici qui marchent seuls. Le nombre de gens ici qui sont seuls parce qu’on ne parle pas aux gens seuls. Le nombre de gens ici qui sont seuls quand bien même ils agissent, marchent, attendent, bougent, vont, font, déterminent, croient, payent, mangent. Tu as remarqué le nombre de gens qui mangent seuls ? Moi dans ce cas je préfère ne pas manger. Tu as remarqué le nombre de gens qui attendent seuls ? Moi dans ce cas je ne sais pas si c’est attendre, ou seulement être. Tu as remarqué le nombre de gens qui marchent seuls ? S’ils savent où ils vont, ça se voit, ceux-là ne nous intéressent pas : mais ceux qui marchent rien que pour aller. Et ceux qui sont seuls à une fenêtre, très haut dans les étages parfois, et toi tu les photographiais. Et ceux qui te regardent, un instant, et toi comment tu saurais pourquoi ils te regardent. Et ceux qui attendent longtemps près de toi, et finalement vous échangez une parole, et rien ne vous aura rapprochés. Et ceux de l’autre côté du guichet, de l’autre côté du bureau, aux commandes de la machine : il y a ceux qui font les gestes qu’il faut et ceux-là ne nous intéressent pas, il y a ceux qui sont traversés d’ailleurs et ceux-là comment s’en approcher ? Le nombre de gens ici dont le corps va seul. Le nombre de gens ici qui n’attendent rien parce que seuls. Le nombre de gens ici que la ville a laissés au soir dans leurs cases closes et les cocons où on est seuls. Et toi tu vas aux vitrines, tu vas aux lumières, tu vois les bars, tu entends les fêtes, tu traverses à contre-sens le couloir du métro aux odeurs et bousculades et rien qui soit seul que la ville de tous, qui est seule. La ville de tous les seuls fabrique des exceptions de famille, crée les rassemblements provisoires des corps dans les alvéoles, la ville assène son bruit et parce que dans le bruit on ne fuit pas elle rejette en ses bords l’idée qu’on y est seul. On ne parle pas aux seuls. On ne partage pas avec les seuls, on ne mange pas avec les seuls. Parfois on danse. Parfois on prend qui est seul dans ses bras et on danse et il est mort, cela veut dire : il est mort. Parfois tu danses seul, tu clos tes bras sur toi et tu danses, tu es mort, tu es seul.
juin 15th, 2009 §

Nous sommes des géants sur des îles amorphes. Nous sommes géants sur une île chacun à la taille de nos souliers. Nous sommes géants en déséquilibre et nos bras se prennent dans les bras des voisins plantés sur les autres îles. Et certains pagaient leurs îles au milieu des nôtres. Et d’autres sur leurs barges à nom politique, à nom discours, à nom esbroufe ou commerce ou force écartent nos îles et les dispersent : voilà qu’on ne reconnaît plus les voisins, voilà que les amitiés sont perdues dans le brouillard des eaux vertes – où retrouver qui on souhaitait, qui on aimait. Et voilà que les eaux sont en désordre, et des îles basculent, et la tête est en bas et l’île redevenue un bloc noir et informe, qu’un autre y grimpe, qu’un autre s’y lève. Mais les îles restent vides, on repousse sur les mers vierges et belles la masse des îles vides, des îles mortes. Elles étaient notre mémoire et notre bibliothèque, elles étaient le regard posé sur nous et nous cahotons dans la foule de qui a pied sur île – ô comme nous la rêvions grande et à notre mesure, ô comme nous souhaitions l’agrandir, ô comme nous voulions la constellation de nos pays chacun sans autre frontière que celle du rêve et des mondes intérieurs, et de ce qui n’appartient en propre qu’à chacun. Nous poussions du pied dans le sol les choses intimes, les choses vues : et terre devenaient ces choses acquises, ou pensées, terre sous vos pieds l’expérience commune dans ce qu’on en solidifiait pour soi. Nous sommes des géants mais nos îles sont trop petites. On est bousculé, happé, des bras vous poussent et vous déséquilibrent. Vous attrapez une manche pour avancer. L’horizon a disparu depuis si longtemps : reste-t-il parfois, au soir, la couleur d’un ciel pour y croire ? Il se marbre et se déchire, on comprend qu’au-delà on pourrait encore y croire, alors on s’y remet : on s’est passé l’astuce, ce mouvement tournant légèrement du genou et des chevilles, et l’île avance. On croit que sur place et puis non, dans ce balancement l’eau change : d’aucuns disent que c’est seulement les courants, et qu’ils sont plutôt contraires. La nuit vient. On est debout. On repose d’une île sur l’autre. Il fait noir : quelle île celle près de la vôtre. Au matin, dans cette secousse brève du jour, tout s’en va, tout cahote et sursaute – «on nous appelle îles des perdus» maugréait un type avant-hier, et puis je ne l’ai plus revu. J’ai appris depuis si longtemps à me taire. Sous mes pieds je sens encore mon sol et mes mots. Quelquefois cela s’effrite. On est trop usé par tenir, et plus d’autre horizon parfois que nous-mêmes, continuer, durer, être debout. On aurait tant voulu que l’île ait ses routes, ses secrets et ses cartes. On aurait tant voulu, l’île, la voir dériver aux lointains. On aurait tant voulu laisser derrière nous les horizons anciens. Dans le bruit grandissant du lever de jour viennent encore les barges, vient la charge.
juin 13th, 2009 §

Souvenir concernant les arbres : les arbres étaient complices. Souvenir concernant les maisons : les maisons ont été complices. Souvenir concernant les grandes figures tutélaires de l’enfance : elles étaient complices. Souvenir concernant les automobiles : elles vous emmenaient. Souvenir concernant les voyages : au loin, ou pas si loin, souvenir des voyages. Souvenir concernant les rivières, les ciels. Souvenir concernant la mer, et marcher au long de la mer. Souvenir concernant les voix : elles venaient jusque dans les rêves. Souvenir concernant les rêves : qu’à nouveau on s’y love. Souvenir concernant les objets : minuscules, parfois, pour saisir ce hors vous-mêmes que vous leur abandonniez. Souvenir concernant votre peau, et écorchures, et la maladie même, parfois favorable, et le repos – qu’on pense seulement aux temps de repos, pour que reviennent les souvenirs : on passe par les odeurs, cette pièce en été, cette maison prêtée, cette ombre au bout du champ, ce creux dans la dune. Souvenir des villes où on se perd, et souvenir des lumières des villes. Souvenir d’un spectacle, et impossible souvenir de tous les spectacles : et de quel spectacle le plus humble on aura l’image la plus persistante. Souvenir des fleuves, ils étaient si calmes, souvent. Souvenir des routes : on était longtemps au bord, parfois, attendant qui vous prenne. Souvenir d’autres mondes : les mondes intérieurs où on rampe, les précipices qu’on surplombe, les couloirs où on entre, les pièces où de si étranges masques attendent. Et souvenir d’autres mondes : les langues étrangères, la violence ou l’insulte qu’on vous fait, le coup qu’on prend. Souvenir des souvenirs : on était si bien, ensemble à se souvenir – et ceux qui ont aujourd’hui l’âge que vous aviez, y passent aussi leurs après-midis et leurs nuits. Souvenir des visages. Souvenir de rien d’autre que la présence, quand elle est favorable. Et souvenir des nuits de travers, des nuits de fissure, des éclipses du monde. Souvenir de soi-même sans savoir à quoi on ressemble, petit corps marchant, corps agrandi et maladroit marchant, corps oscillant ou tombant, corps incapable de penser parfois ou réfléchir et les yeux écarquillés pourtant tenir. Souvenir, se souvenir.
mai 29th, 2009 §

Je ne rêve pas de maison. Dans mes rêves, j’habite chez les autres. Je ne rêve pas du lieu où je vis. Dans mes rêves, les appartements donnent sur d’autres appartements, les pièces sur d’autres pièces, mais il n’y a pas de fenêtres, pas de portes sur rue. Dans mes rêves, il y a pas revenir à une maison qui serait la mienne, pousser une porte qui serait la mienne. Dans mes rêves, les maisons sont parfois les maisons d’enfance : il y en a trois (j’ai eu trois maisons d’enfance). Mais le rêve les reconstruit, elles ont des escaliers, des couloirs trop étroits pour y passer, des trappes pour y grimper. Il y a souvent, dans mes rêves, des dispositifs de trappes et de passages compliqués, d’endroits qui n’existent que là, dans le rêve, que je reconnais pour tel et suis habitué à y revenir. Quelquefois, le rêve me montre ces endroits et me dit : autrefois tu entrais là, maintenant tu n’entreras plus. Je ne rêve pas de maison dans les villes : les marches que j’accomplis en rêve dans la ville sont des marches où des rues donnent sur d’autres rues, où les rues en général ne finissent pas. Les rues sont longues et hautes, les rues sont des tranchées mornes, les rues ont à peine des courbes et des trottoirs où les silhouettes indifférentes ne sauraient vous toucher ni vous reconnaître. Je rêve de maison dans le train : on voit du train, à la campagne, une vieille maison enclose, où les arbres ont marche du temps, et le seuil marque de ceux qui l’ont franchi : il doit y avoir du silence, là, on doit aimer la paix des soirées, le temps ouvert d’un dimanche, là. J’ai aimé et même photographié de ces maisons sur les côtes de rocher, leur pierre celui du roc même, et faisant face au vent, résistant aux tempêtes : bien sûr, qui n’aurait rêvé de sa maison en Bretagne ? J’aurais aimé vivre dans une île, pouvoir aller à pied de mon seuil à la mer : la vie en a décidé autrement. J’aime les maisons où on s’arrête, les maisons qu’on vous prête, et le geste pour faire le café, dans le placard où il est rangé, témoigne qu’un autre en a incrusté l’empreinte. J’aime les maisons qui vous accueillent pour deux jours, elles sont favorables ou ne le sont pas, cela dépend des meubles, des odeurs et des livres (quand dans les maisons il y avait des livres). Je ne compte plus mes appartements loués. Je n’ai pas eu vocation à m’attacher. Un sac peut contenir vos affaires : elles appartiennent au lieu qu’on laisse. J’ai aimé dormir, parfois, dans des lieux qui n’étaient pas pour y dormir : par terre dans des bureaux, dans une usine vide, dans telle maison en construction, dans un gymnase. Je sais dans ma bibliothèque les écrivains qui n’ont toujours vécu qu’à l’hôtel (c’était un autre temps : je serais plutôt dans une prolongation de ce temps). Je n’aime pas les maisons où les gens vieillissent, qu’ils vieillissent seuls ou à deux. Il me semble plus correct de vieillir seul. Une maison où on vieillit, on devrait la vider progressivement jusqu’à la rendre neutre, libre et ouverte : le passage serait plus facile, et tristes les mausolées qu’ensuite on exhibe dans les ventes. Je ne veux pas de maison parce que je ne saurais vieillir : je marche dans la vie comme je marche dans les rêves, où les appartements ouvrent sur d’autres appartements, où les rues se prolongent par d’autres rues.
mai 16th, 2009 §

phrases qui viennent dans les rêves d’ordres noirs d’étendues grises ça t’était venu d’ordres noirs d’étendues grises tout d’un bloc dans un rêve et tu répétais d’ordres noirs d’étendues grises comme rues à cet instant droites mais aux caisses figures grimaçantes et bien pire : de rues où tous allaient et nul pour croiser visage d’un autre et bien pire : le vent là-haut qui prenait les silhouettes comme des jouets on roulait parmi les entrepôts les usines on pouvait quitter la voie express c’étaient des zones chacune dotée d’un signe où les supermarchés rampaient comme des navires à l’échouage sur le bitume luisant des parkings un monde abîmé oui certes puisque tu l’avais dit mais bien pire : monde échoué, et ces routes autoroutes comme autant de fissures mais bien pire : monde usé, et ces à-plat de métal comme ruine générale offerte à la pluie au vent (nos yeux, d’abord, usés) on roulait donc on roulait d’ordres noirs d’étendues grises ça ne veut rien dire ce qui vous vient en rêve on le note mais c’est pour rien d’ordres noirs d’étendues grises la configuration répétée des rocades l’assemblage de pavillons selon modèle au choix les paroles usées dans la radio qui commentaient tout cela non pas ce que tu avais sous les yeux mais l’ordre plus général qui nous surplombe la concussion la guerre du monde le roulement ordinaire et ses irrégularités pour nous distraire : il n’y avait jamais eu disais-tu d’humanité sans crime de pouvoir sans vol et les pauvres compensations qu’on vous offrait vols bas prix plages comme sur les photos tout ce qui recommence identique les grands noms du sport et la publicités défilantes cela rutilait autant que les allées jaunes dans l’intérieur carrelage des supermarchés rayons bières rayons jouets foire aux vins semaine du blanc et empilades d’ordinateurs télévisions les écrans et que rutile ce qui doit rutiler rutilera jusqu’ici bas dans votre voiture la voix des commandeurs en petit on les rétribuait bien trop cher les politiques disais-tu hommes d’ordres noirs d’étendues grises tu te la répétais la phrase du rêve ainsi transcrite et cherchant ce qu’elle refait au dessous cherchant sous cette phrase d’ordres noirs d’étendues grises le paysage s’était refait on allumait les phares les fermes au lointain comme blocs sombres immergés à demi passées à l’âge industriel elles aussi et le halo jaune dans la nuit de l’éclairage des villes gaspillage pensais-tu leur peur la vieille peur montrer à la face de l’univers qu’ici on a vaincu le noir à cela servant les réverbères lampadaires néons et tous clignotements par dessus les maisons les rues les villes elles étaient vides pourtant les rues vides les villes à cette heure que maintenant tu traversais vers la gare les chantiers les déviations les aménagements puis au feu rouge une sirène d’ambulance ils foncent sans voir personne une fracture scélérate courait le monde on disait que l’équation de Schrödinger aiderait à prévoir dans les immeubles les incendies les crimes les décombres les nourrissons abandonnés dans des sacs poubelle le mépris général et la pauvreté comptée et les quatre quatre vitres teintées bien chic dans ces voitures on est protégés l’équation à prévoir les crises cardiaques on te la mettait dans le dos la machine à crise cardiaque élévation hôpital illuminé à la sortie nord eux là n’arrêtaient jamais dans les bâtiments de bureaux non plus on n’éteignait complètement les lumières ambiance bleu froid sur pièce vide et l’écran en veille de l’ordinateur les témoins rouges des machines sur secteur et portemanteau dans le coin le clignotement bref d’un modem et ce fouillis qui restait pourtant sur les tables où ils viennent faire les heures obligatoires on se demandait en passant comment gagner de l’argent avec ce monde immobile était possible les assurances les prêts la régulation administrative si elle avait d’autre but que prolonger l’artifice où tout cela (nous-mêmes) en était rendu ordre noir sur la ville et l’autoroute vide et la rocade aux entrepôts étendues grises tu les voyais comme depuis ton rêve d’ordres noirs d’étendues grises on n’aurait plus là-dedans nulle part où aller qui partout était même tu marchais à cet instant dans le hall jaune de la gare ils faisaient des annonces la vie ordinaire donc continuait et pourtant ce soir-là du jour férié avec pont fête des morts les chrysanthèmes en marée sur le ciment des cimetières granit importé de l’autre côté du monde des bateaux pour ça cargos de pierres tombales polies et lisses inscription à votre guise qui donc ce soir aurait voyagé et pour où et toi-même ici sur le banc à attendre et la voiture dessous au parking les bornes jaunes et bleues paiement par cartes allumées dans leur nuit perpétuelle la porte transparente que tu n’avais pas vue et le monde un instant flou l’escalier mécanique accordé en sol dièse sur accord de neuvième aurais-tu dit et toi pourtant debout qui t’y élevais vers ce banc vers ce hall où machine sur les genoux dans la gare les images revenaient comme d’ordres noirs d’étendues grises dans ton rêve monde d’images séparées fragmentées dans ton rêve d’ordres noirs d’étendues grises la ville les villes toutes ensemble et que rien ne reliait ce moment suspendu où tu notais les villes sont reliées par des tunnels dans le temps où c’est d’elles-mêmes qu’on te parle et de la mort qui guette l’usure les fissures le craquèlement de tout et bien sûr ces visages dans les rues qui s’ignorent semblent plutôt choses fixes et blafardes avec des yeux ternes que le vent en tous sens et les lumières assemblent désassemblent bousculent ou poussent ils se croisent tu disais sans se voir tu avais oublié dans ce voyage ton portefeuille tes papiers ta carte (ils servent à ça donc les bureaux vides qu’on n’éteignait pas la nuit ils servent à l’ordre des cartes et papiers) tu téléphonais d’autres qui passaient sur le carrelage jaune de la gare accrochés aussi à leur téléphone on ne regarde pas les autres ni le carrelage ni le toit ni l’escalator en sol dièse sur accord de neuvième pour parler à qui on téléphone est-on sûr déjà chacun que la voix n’est pas seulement intérieure on aurait alors appareil qui nous guide (morceau de soi arraché qu’on tendrait à bout de bras qu’on tendrait vers le ciel avant de se le mettre à l’oreille) on vous parlait depuis où juste peut-être depuis les zones jaunes que dessinent les réverbères néons lampadaires dans les villes on n’éteignait plus jamais tant on avait peur de la nuit la nuit noire la nuit usée trouée sur les usines en ruine les pavillons à téléviseurs les rocades qui tournaient autour des villes sous les véhicules immobiles et pas le contraire et toi juste pour rien pour être parti sans carte à payer ni papier pour la voiture l’intérieur même et la pauvre pensée (tu ne pensais plus, enfin ce qui t’aurait semblé penser) il te restait ce soir là que même la mer semblait immobile lourde opaque d’ordres noirs d’étendues grises et toi tu répétais tu répétais puisque ça t’était venu en rêve d’ordres noirs d’étendues grises
mai 14th, 2009 §

L’homme est un décor de cinéma. Sur ce tapis illuminé de projecteurs, le corps préparé, il marche. Le texte, il le prononce à mesure, comme les mots lui viennent : rien n’a pu être écrit d’avance. Le décor, il le rêve. Il y a le décor réel. Des rues, des maisons, du ciment, des impasses, du très neuf et du très vieux, du bruit, trop de bruit, et des lumières : la ville. Ou ces grands paysages déserts que toujours on voudrait explorer, qu’on reconnaît dans les magazines, si sauvages, abrupts et purs. Mais lui, l’homme, se rêve dans sa niche : toute petite chambre avec un lavabo et un lit, un téléphone et une valise, une fenêtre sur cour, et ça suffit à bien assez de drames, bien assez de souvenirs. Toutes les chambres qu’on porte en soi, non pas une, mais autant de visages suscités, appelés, ou cette détresse dans la nuit : et ce ne serait pas un film, ça ? L’homme marche dans la ville comme il marche dans un film et la rue est son décor, un événement va se produire, on va l’aborder, l’interrompre, le cours majestueux du roman va le happer et puis non : marcher sur le trottoir jusqu’au vrai cinéma, qui fait l’angle des avenues, où sous les grandes affiches on choisira sa séance et paiera sa place. L’homme est un décor de film mais il le porte au-dedans. Et c’est toute son histoire, cette fresque et ces scènes, et cette ville de toutes les villes, et la cohorte des paroles, quand on ne vous pas donné de texte et que là, dans l’instant, sous les projecteurs, marchant seul sur ce tapis très net et droit, il faudra bien les affronter, les paroles, et dire ce peu qui vous en revient, des paroles du monde. Parler m’effraie, parler m’a toujours effrayé, parler est une épreuve, et ce décor du film intérieur se superpose au temps de la ville mais le précède : qui de nous verrait le vrai, et non pas ce que les projecteurs allument de reflets, changent la matière même des murs. Ils tournaient un film dans ma ville, avant-hier, juste une scène de ces films sans titre ni mémoire qui se succèdent sur les téléviseurs, créent ces reflets bleus et gris, aux fenêtres de la cour, quand à la nuit on vient jusqu’à la vitre. La rue qu’ils avaient installée dans notre rue était reculée dans les années cinquante, les couleurs étaient monochromes, les voitures plus arrondies, et les vêtements aussi ils les avaient changé. Mais les façades, les maisons, les portes et fenêtres : du contreplaqué peint, tenu par des étais. Et les projecteurs hissés sur des camions avaient repoussé le ciel gris noir de ce printemps en retard. Ainsi ce qui se joue, au jour le jour, en nous-mêmes. Les journaux s’en repaissent : des acteurs en tenue de cérémonie marchent sur un tapis, et voilà ce qu’on leur demande pour art. Mais que ne nous filment-ils pas nous-mêmes, marchant le matin vers le travail, dans le décor qui nous accompagne, que nous suscitons à mesure et qui partout nous précède ?
mai 10th, 2009 §

J’ai si souvent marché sur les rives (chanson). Me suis assis sur les rives. Une racine, un rocher, une pierre, ou rien: la terre, le sable, des graviers. Et parfois la neige, et parfois la pluie. On regarde l’eau fermée. Je ne parle pas de rive pour les mers (j’ai longé bien des mers, j’ai eu volonté de saluer les différentes mers), je parle des rives de l’eau dormante, de l’eau enclose. C’est un étang de rien, aux bords abrupts d’herbe, et cette île laissée au milieu, pour le rêve (des grillages, et un abri de bois vernis normalisé, quand on se retourne vers la route). Ce sont les étangs urbains, et dans les villes d’Allemagne au soir les grands arbres à secrets y font la nuit bien avant que dans la ville elle s’agite. Les étangs urbains vous ménagent des chemins jamais droits, ils sont encombrés le dimanche après-midi, ils sont vides aux heures froides de l’aube, quand le rongement des voitures l’assaille, la ville qui vous entoure – du temps que cette tribu indifférente de ceux qui courent, imposant la vénération mesquine de leur corps marchand à ce coin de solitude que vous recherchiez, n’étaient pas comme une surveillance constante. Et les grands lacs qui battent comme la mer, clapot raide, clapot gris, l’eau dure et hérissée dans le vent froid qui vous gêne. Et quand vous les découvrez tout là-haut, en montagne qu’on en accomplit très lentement le tour, et que plus rien d’organique, on dirait ne vous sépare de ces masses qui vous portent et vous élèvent: monde minéral où même le contour des eaux est pur. Et souvenirs d’enfance: il en fallait si peu, pour qu’une eau soit toutes les eaux. Ou les puits quand on s’y penchait. Ou près des autoroutes, et les bassins artificiels créés pour le plaisir des cris et d’une baignade mièvre. Quelque ville qu’on cherche, quelque période de la vie arbitraire, là où elle vous a mis, de passage ou pour longtemps, et de pays en pays qu’on arpente dans le temps et la tête on les retrouve, les eaux stagnantes, les eaux dormantes, les ponts pour décorer, les chemins pour s’arrêter, les arbres pour admirer: on regarde quoi, quand l’eau n’a pas d’autre horizon que celui que vous donnez? Je ne sais pas si je rêve aux étangs, aux lacs, aux mers intérieures, aux réserves de barrage et ces déversoirs pour l’irrigation: je sais qu’ils trouent le monde, qu’on y vient pour une frontière. Je sais qu’ils sont dans les contes, qu’on s’y enfonce et qu’on s’y transforme. Je me souviens, enfants, de bestioles qu’on y puisait, et de l’étrange sensation qu’on a lorsqu’on doit y mettre les jambes, avec les pieds nus. Et dans combien de livres on a lu que d’ici on retirait des corps, dans combien de journaux qu’ici on venait pour le suicide, on arrête sa voiture et voilà. On a les odeurs, l’étrange odeur de la vase sur les bords, qui n’est pas celle des fleuves, qui se moque de l’urbain ou de l’Allemagne ou n’importe où (ah, j’en ai vu loin, de ces eaux intérieures, lacs et étangs, mares et plans d’eau, bassins aménagés dans les villes : j’avais oublié ces bassins ronds, ovales, aux bordures de ciment et ceux qui viennent pour y lire, pour s’y tenir la main, pour réfléchir à la mort qui vient (ils sont vieux, souvent vieux ceux qui longent les bassins urbains). Avec quoi on a rendez-vous, lorsqu’on vient devant l’eau qu’enferme des bords, sinon justement la mort (si souvent j’ai marché sur les rives, chanson pas écrite, chanson jamais chantée)?