tant de routes, tant de couloirs

juin 1st, 2009 § 0

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Routes et couloirs sont mêmes, on marche, on avance, routes et couloirs on ne sort pas des bords, routes et couloirs si tu bifurques si tu prends une transversale à nouveau tu es route à nouveau tu es couloir tu marches ce qu’il y a au bout ce qu’il y a devant n’est pas perceptible ce qu’il y a au bout ce qu’il y a devant se révélera la porte poussée et toi assis, la voiture arrêtée et toi debout, la marche finie et toi un instant arrêté et découvrant devant et autour. Routes et couloirs sont mêmes, on mesure à tâtons de la main la paroi, on vérifie les signalisations et on décompte les kilomètres, routes et couloirs sont le temps de penser mais penser parfois ne dit rien : ni pourquoi le couloir ni comment cette pulsion de la route. Routes et couloirs sont mêmes : c’est revenir qu’il ne faut pas. On l’a fait parfois, alors l’abattement. Arrêter la voiture, et prendre par une route qui te ramène en triangle là d’où tu es parti. Et le bâtiment vide que tu explorais, il restait des portes, des pièces, des papiers dans les placards et toi tu n’es pas allé voir. Routes et couloirs ne se refont pas : ils et elles sont l’instant que tu les parcours. Ils et elles sont ta propre trace : on voir parfois dans les parcs ces personnes qui font des gestes et les enchaînent, ainsi ta propre vie – toi sur place décrivant les figures, et routes et couloirs sont le progrès de ces figures. Tu rêves peu des routes : tu rêves des routes abandonnées, des routes perdues, des routes interrompues, tu rêves souvent de couloirs : ils sont notre façon d’avancer parmi les hommes puisque chacun est cloison, cloison dessus, cloison dessous, cloisons sur les côtés, tu changes d’étage, descends un escalier, en remonte un autre, il y bifurcation à droite, mouvement vers la gauche, trois marches, reprendre, un étrécissement puis ce vaste hall et ses multiples sorties. Et qui sont-ils, ceux que tu aperçois sur routes et couloirs  ? Dans le hall on les croise, mais les yeux ne se croisent pas. Ou si les yeux se croisent, les pas ne ralentissent guère. Chacun cherche la sortie à lui réservée. Et pour les routes, mouvement dans le sens contraire du tien  : avec le même sérieux que ceux que tu dépasses et qui vont dans le même sens que toi, mais certainement pas aux mêmes lieux que toi. Dans ces haltes où le moteur encore te sonne aux oreilles, on prend un café, on pisse en parallèle d’eux tous : s’ils cherchent comme toi tu cherches, alors ils le déguisent bien, mais probablement ainsi pensent-ils de toi. Dans ces chambres qu’on a partagées, où on s’est croisés, où on a tant échangé dans la nuit de toutes villes, qui ne savait pas qu’au matin, ou au bout de la semaine, on resterait chacun avec son lot de paroles non dites, ou tout ce que dit et dont eux se moquaient bien, comme tu n’as pas retenu grand-chose de ce qu’ils te disaient ? Routes et couloirs n’ont pas vocation à se mêler. On repart sans trop savoir, peu importe : comptent ces heures, finalement protégées puisque rien ne reprendra qu’une fois arrivé. Des couloirs on ne sait pas : trop de portes transversales, trop de mondes avec puits au centre obscur de la pièce (il y avait cela dans ce rêve, cette nuit, un trou dedans la ville, mais ce point dans la ville où était-il, au moment de revenir chercher la voiture plus moyen de la trouver). Les couloirs sont dedans, la route est toi-même. 

 

Du mot route, du mot couloir

l’homme sur son île

mai 5th, 2009 § 3

rondpoint

Les journaux sont venus dès les premiers jours. Quand je lui ai parlé, avant-hier, dimanche matin,  il m’a dit que les types des journaux continuaient de le visiter, même brièvement, pour se tenir au courant, mais que leurs patrons désormais attendaient que quelque chose se passe. Il me l’a répété d’un ton un peu triste : « Que quelque chose se passe ».

Au début, ça les a bien amusés, ou bien secoués, tous.

C’est dans la zone commerciale. Il y a ce rond-point. Rien. Un cercle dans le bitume, avec de l’herbe au milieu. Un rond-point utilitaire, complètement utilitaire. Pas de ces décorations de plantes, comme ils savent les faire dans nos communes. Herbe mitée, herbe rase. « Une île », comme il dit.

Il a été licencié : une boutique de fringues, façon sport. Elles ferment si souvent, ici. Sont déménagées, renaissent. Les gens viennent surtout pour leurs courses, attelés à leur chariot. Bien sûr, le matin, il traverse, il entre dans la galerie commerciale : ça ouvre à 8h30. Il a de l’eau et les toilettes pour l’essentiel, et il prend un café, s’achète un bout de pain.

Ensuite, il vient sur son île.

Il a un sac de couchage, un parapluie, une sorte de bâche de nylon transparent. C’est tout. Il dit (il a dit aux journaux, quand il y a eu les articles, les premiers jours), qu’il a fermé son logement, qu’il vivait seul, et n’y reviendra pas. Aussi bien, ne saurait plus en assurer le loyer, l’entretien. Au début, ça a beaucoup amusé. Les gendarmes voulaient le déloger : mais qu’est-ce qu’il fait de mal ? Ici où c’est rempli de vigiles. Et même pas sur le domaine municipal, juste cette enclave de l’hyper et de ses dépendances sur galerie commerciale.

Après les articles, les gens tenaient à lui déposer des petites choses. Comme ça, sur le bord du rond-point, sur la bordure de ciment. Quelques fruits ou charcuteries, des biscuits, des gâteries, une bouteille d’eau. Même maintenant (ils sont rares), quelques-uns lui donnent encore.

Dans la journée, il est seul. Assis sur le milieu du rond-point. On en a plaisanté, je lui ai dit que moi, quand j’étais gosse, je m’imaginais le pôle nord un petit peu comme ça, une île et la banquise craquelante autour. Parfois il marche. Diamètres, ou bien tout en rond. À part ce moment du matin, où il va par nécessité au supermarché, il n’en bouge pas, du rond-point.

Une nuit je suis passé, par le haut, sans m’approcher, juste pour voir : sur le milieu du rond-point mité, une forme allongée, il dormait. Une voiture de flics arrivait, je n’ai pas insisté.

Évidemment, quand on lui parle, on a du mal à s’empêcher de lui demander. Le printemps est froid, cette année. Et la semaine dernière il a plu. Lui, il a tenu. Les jours vont aller mieux, puisque voilà l’été, mais inversement il y aura moins de clients, ici. Et maintenant, il fait partie du paysage. Les voitures parfois klaxonnent, pour le saluer, mais rien de plus. Lui demander ce qu’il compte faire, comment il pourra s’en sortir.

« Qu’est-ce que ça aurait de compliqué, il m’a dit : je traverse la rue, je vais tout droit, je pars. » Par où il me montrait, cependant, rien. La campagne, le bout de la ville. Ce n’est pas la ville, qu’il m’a montrée. Et bouclé, vers où il me montrait, par le périphérique, la rocade à quatre voix, l’usine Michelin là-bas.

Souvent, dans la journée, assis maintenant. Avant-hier, la tête dans les mains. C’était dimanche, personne sur les parkings, personne pour circuler autour de son rond-point.

« Des comme moi, il y en aura de plus en plus », il m’a dit. Effectivement, j’ai pensé. Aura-t-on assez de ronds-points, j’ai pensé aussi, mais sans le lui dire : je ne sais pas si ce genre de plaisanterie ça aurait pu lui faire plaisir.

Quand je l’ai vu, il était debout, sur son herbe tout en rond, avec de drôles de mouvement : « Tu vois, avec l’habitude, il m’a dit, j’ai l’impression que c’est comme sur un bateau, quand j’appuie plus d’un côté, elle tangue… – Qui, elle ? – L’île, mon île… »

En revenant, ce soir, j’ai aperçu le rond-point vide. Trois semaines. Bien trois semaines. Les journaux ne sont pas revenus pour la fin. Il s’était passé quoi, de toute façon ? Il ne s’était rien passé.

 

la ville écrite

mai 2nd, 2009 § 0

graff

Dans cette ville, les signes avaient fini par se brouiller. On les aimait, ces assemblages colorés, et des peintres remarquables avaient fait leur matière de ces superpositions, lacérations : ne disaient-elles pas, à sa surface même, l’histoire récente de la ville ? Que l’histoire de nos signes, paroles, revendications avaient une histoire, une épaisseur ? Seulement voilà : qui de nous pour savoir encore les lire. On en tenait registre des images, soigneusement. Et des mots que nous projetions ainsi, sur les écrans qui nous servaient au travail, au loisir, à nos petites manœuvres où quelques béquilles remplaçaient les vrais apprentissages d’une discipline (il y a un vrai plaisir du dimanche à l’exercice d’un art : construire une musique, embellir une photographie, monter un film, bâtir un livre), étaient-ils donc autre chose que ces violents plis rouges, admirés hier à ce coin de rue, et qui t’avaient fait sortir l’appareil photo de ta poche ? Et qu’importe après tout si l’étendue globale des mots, au lieu de se concentrer dans quelques lieux – celui où tu travailles par exemple (ce sera aujourd’hui de 11h à 20h avec pause d’une heure) – était cette façon de repeindre désormais la surface entière du monde ? 

détachement (tables Formica)

avril 28th, 2009 § 0

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Écrire un texte sans colère : ou bien, dans la colère, un tel détachement. Pas envie de tomber là. La colère c’est dedans, et se tait. Ce que tu donnes au-dehors, établis-le  de façon à ce que ça ne s’y mêle pas. « Ce texte serait un geste du bras, un geste large », avais-tu écrit : certes, ce n’est pas là ce qu’ils attendaient de toi.

« C’est un dépouillement, te disait-il : enlever, enlever. Fais la liste. Ce qu’on traîne. S’alléger. La tête retrouve sa force : plus rien, de téléphone, de photographies, d’ordinateur, tout. Marche à pied, chante-toi des airs, souviens-toi de tes phrases. Respire. Tu sens comme on pourrait devenir lisse, intact ? »

Alors tu t’asseyais, comme tu aimais le faire, dans la ville. Pas dans un endroit si visible. Ces cafés dans le fond des gares, aux étages intermédiaires, avec salle en retrait. Et pourquoi ces gens viennent, eux, dans ce retrait, tu les regardes : leur temps est le temps qui organise tes phrases. On a la tête vide, pour écrire. Il faut cela antérieurement, y parvenir. C’est une apnée. Puis on arrive au bout de la page, de l’espace qu’on s’était concédé : pas prolonger, pas.

du face à face

avril 28th, 2009 § 0

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Le face à face est sans objets. On vous reçoit, on vous donne une chaise. Parfois, on s’assoit plutôt à une table basse, à côté. D’autres fois on vous pose là. Pour qui vous reçoit, tout est à sa place. Vous, vous inventoriez, vous regardez. Quand c’est possible, je prends la photographie. Ensuite, j’ajoute à la liste des objets : il y a maintenant trois ans que j’ai ouvert  ce dossier, dans mon ordinateur – liste de tous les objets que j’ai aperçus, et leur description brève. C’est beaucoup de temps, je suis d’accord que ce soit beaucoup de temps, pour peu d’utilité. On peut cependant utiliser des récurrences : ici, bouteille d’eau, cachet tampon (avec probablement le RIB bancaire pour les chèques), la photocopieuse, les câbles, la chaise à roulettes, la marque de l’écran plat. Pour le reste, on oublie. J’essaye, dans le dossier des photographies, de noter le lieu. La date et l’heure sont incluses. Avec l’agenda, c’est facile de retrouver la ville. Mais allez savoir l’adresse, la personne, les fonctions. La profusion du monde m’étonne. Et plus elle se reproduit semblable à elle-même, plus il me semble nécessaire que notre tâche s’affine. Je n’avais pas aimé, en fait, d’être assis face à ce bureau, avec cette montagne d’objets. Comment aurais-je seulement pu être vu? Et la décoration était si banale aussi. Juste une décoration, pour le travail.

liste des contraintes

avril 28th, 2009 § 0

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Cet article sera régulièrement réactualisé et replacé en Une du blog à mesure des ajouts :

- un rêve par jour (intenable)

- quatorze lignes par jour, de façon à composer un carré graphique (tenable)

- dans la vie quotidienne, noter mentalement en amont, aux visages, aux paroles, aux signes : ceci est destiné à être retranscrit dans le blog (tenable – mais si pas notation mentale, irrécupérable)

- un mot ou un titre de journal (je lis le journal sur écran chaque jour) provoque une réponse de quatorze lignes en flux d’écriture continu – puisque depuis longtemps je pratique l’écriture flux, mais en avais refusé la présence virtuelle

- notations objectives : nom de rue, plaque d’immatriculation, enseigne; nom propre, description d’un bureau, d’un tableau, d’un mur

- les voyages ne seront pas localisés : la seule ville ici est le site

ciel de la ville

avril 28th, 2009 § 0

ville2

Le ciel de la ville est encombré des hommes. Et soi-même ce qu’on y cherche : on y emporte ce qui nous colle. Ici aux murs. Ici aux sols. On a la peau sale  – elle frotte aux couloirs aux ombres aux regards mêmes. Ceux qu’on croise et ceux qu’on fuit. Et ceux dans votre dos qui vous suivent. On a la ville jusque dans sa crasse. Et le ciel là-haut tout refuse. Si la seule qualité ici est d’être sans nom, le savoir et le défendre.

observations

avril 27th, 2009 § 0

dire au jour le jour ce qui fut vu et entendu

Where Am I?

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