du nom des morts

juillet 16th, 2009 § 15

018

Du nom des morts dans notre agenda téléphonique. Du nom des morts dans nos carnets d’adresses e-mail. Du nom des morts dans les vieux calepins non jetés. Du nom des morts dans les livres gardés, ceux des morts qu’on a vus, embrassés, connus. Du nom des morts au dos de vieilles enveloppes, dans le carton des anciennes lettres. Du nom des morts sur cette carte postale reçue. Du nom des morts dans la voix qu’on entend en archive, du nom des morts dans la voix qu’on entend dans sa tête, relisant ce texte et c’est sa voix à lui, la voix qui lit. Du nom des morts dans les disques, du nom des morts dans le souvenir de cette voiture, du nom des morts quand on traverse cette ville, du nom des morts quand on lit l’intérieur de son corps et que c’est dans son dos, la présence. Du nom des morts quand on les récite, quand on en fait la liste, quand on veut les rejoindre. Du nom des morts quand on demande aux autres quels sont leurs morts. Du nom des morts quand l’ami, le frère qui tombe – le frère réellement tombé, de toute la charpente jusque sur le ciment onze mètres dessous – ajoute son nom à la liste et qu’on entend comme elle est longue. Du nom des morts quand soi-même on prend le cahier (non pas le cahier, non pas même la machine à écrire, non, juste un bout de veille enveloppe et qu’on n’ose pas, qu’on met juste des initiales, des dates, des repères). Du nom des morts quand on marche dans cette rue et qu’on sait avec qui on marchait, de quoi on parlait, et où on allait. Le nom des morts pour tous les autres, quand on y aura ajouté son nom. Quand on lit son propre nom, devant soi, sur la liste des morts.

oeil pour oeil

juillet 12th, 2009 § 6

044

L’oeil écoute, l’oeil éclate : souvenir d’un livre qui commençait par l’insoutenable dire d’une énucléation pratiquée avec une cuiller. Parce que la cuiller était précise, l’oeil chavirait et la lecture aussi. Mais qu’on lise les historiens : dans les guerres antiques on arrachait l’oeil avec les doigts et c’était signe de vaincre. Nous sommes nés de l’énucléation générale de notre condition : aveugles qui marchons. L’oeil écoute, l’oeil éclate : on en veut à l’oeil parce qu’il témoigne, on en veut à l’oeil parce qu’il indique à la mémoire le visage de l’autre. Et voici le visage de celui qui délibérément, sous casque et genouillères de cuir et sorti d’un car bleu avec ses camarades, payé par la nation et rétribué en notre nom, qui pratique en notre nom, par arme tenue à bout de bras, l’énucléation volontaire d’un qui ne lui a rien fait, et était plus à l’honneur de la nation que lui-même. Et l’oeil écoute et l’oeil éclate : du fond de l’hôpital on soigne mais on ne remplace pas. La paupière est arrachée, la paupière ne se refermera plus, l’oeil énucléé n’a plus besoin de paupière. L’oeil écoute, l’oeil éclate : la douleur était telle, dit-il. L’oeil écoute, l’oeil éclate : comme devenu poreux, dit-il, le sang coulait au travers. Et le geste du fonctionnaire de la nation exécuté en notre nom. Et la banalisation du mensonge en notre nom. Et la scène ordinaire des hommes en bleu marine s’équipant de leurs genouillères et s’armant de leurs armes on la voit au coin de la rue. Et les récits qui se multiplient : on se mobilise pour un, comment on y arriverait pour trente ? Alors les hommes en bleu marine vous marchent dans la tête. Alors les hommes en bleu marine vous tirent dans le cerveau par dedans. L’oeil éclaté est rouge dans l’hôpital et il saigne, l’oeil éclaté est ouvert et dans ce qui est vide s’agitent encore les hommes en bleu. Dans l’oeil mort ce qui s’accomplit en notre nom continue et s’agite à jamais. L’oeil éclaté écoute, l’oeil éclaté dit à jamais que l’ordre est bête, et que la permission laissée sur le cou des bêtes vous rejoint dans vos amis, vos enfants, et que le devoir de fraternité ne concerne pas seulement ce qu’on doit aux autres. «Le globe oculaire fendu en deux» : on ne sait pas ce que les hôpitaux font des yeux énucléés qu’ils enlèvent. On le lui aurait fait manger, à celui qui a commis le geste. On l’aurait mis à une table et filmé, tandis qu’il l’aurait ingéré. Je n’aime pas l’oeil des poissons  : l’oeil des poissons est trop simple. Tous les poissons ont un oeil, la nature sait faire, ce n’est pour elle une tâche compliquée. On devrait même en remplacement pouvoir se faire greffer un oeil de requin, de raie, et certaines méduses même ont un oeil. Moi je dis : si on ne remplace pas l’oeil d’un homme, c’est pour ce pédoncule que pousse jusqu’à lui, à la troisième semaine de sa gestation, le cerveau naissant. Le cerveau gros comme un demi haricot pousse double pédoncule jusqu’à l’oeil et s’y greffe : ce n’est pas un nerf, c’est déjà une raison. Ce qu’on tue dans l’oeil c’est le cerveau commun, qui nous fait ce que nous sommes, et inclut ce que nous ne savons pas être. Un homme en bleu marine, avec des genouillères de cuir, de lourdes chaussures noires et un casque brillant, tire de sang froid sur un homme et lui enlève l’oeil qui se retournait pour le voir : qu’à jamais cet oeil le mange et lui reste sous la langue et dans le goût, et dans son oeil à lui lorsqu’il voit son propre fils, et dans son cerveau à lui lorsqu’il se voit lui-même, à jamais – profération de Habakuk.

Dédié à Joachim Gatti.

profération sur les religions

juillet 1st, 2009 § 5

041

Religion n’est pas mienne, pas la mienne. Arrêtez vos religions, construisez de cesser vos religions. Religion du parler ensemble, des films à la sortie, du petit plaisir et du goût des voyages: assez – il faut aux pieds d’autres sandales. Religions pas pour moi, arrêtez les mots fétiches, ils sont crise, ils sont président, ils sont culture, arrêtez les géants de religion, ils s’appellent chiffres, ils s’appellent marché, ils s’appellent fric et fric et pognon et économie et épargne et banque et salaire et profit et actionnaire. Arrêtez les fantômes à barbe : barbe du pape, tiare des imams, barbe des boudhistes et robe orange des talmudistes, plus besoin, pas besoin, jamais eu besoin. S’ils veulent étudier, méditer, prier : qu’ils s’assemblent, ils ne me gênent pas – c’est le respect qu’on leur accorde, quand on en fait chose partageable et commune. Moi je ne les embête pas, ils ne m’embêtent pas. C’est qu’on m’en parle, qui m’embête. Qu’on fasse comme si ça avait de l’importance, qui m’embête. Athée, athées tous, et qu’on n’en parle plus ! Transcendance ? Qu’on examine le bitume des villes, quant à ce qui y transcende. Qu’on prenne les chiffres des usines qui ferment, qu’on prenne les visages de ceux qu’on vire de leur travail, qu’on examine les chariots dans les supermarchés au 20 du mois, elle est là, la transcendance. Et grands spectacles, et festivals, et subventions sur les décors et les paillettes, et les films  : aidés pour plaire, pour divertir, pour reproduire. Religion : qu’on détruise en soi la religion héritée, avant de regarder d’un oeil clair, et lavé. Communions, baptêmes, mariages : affaire de commerce. Deuils avec topo mille fois servi par les marchands de topo à deuil : qu’ils nous lâchent. La religion est séculière – les religions religieuses  : je m’en moque, elles se détruisent toutes seules, elles s’en vont à l’horizon. Vides, les séminaires, vides, les vieux couvents : assez fait de mal. S’en moquent, des aumôniers, les armées  : les machines à tuer sont assez modernes pour s’en passer. S’en moquent, des aumôniers, les hôpitaux  : services de soins palliatifs, reproductions de peintres dans les salles de crémation. S’en moquent, des enturbannés, des enrobés, des entiarés, des marmotteurs de textes morts, tout autour du monde en vents de folie et publicité sur les immeubles. Religions  : superstitions. Religions : exploitation. Relions : dérélictiction. Les vraies religions sont dans les parlements, et la télévision. Les vraies religions sont dans le spectacle, et les assemblées obscures des bourses. Les vraies religions sont nos addictions : nos ordinateurs, nos spectacles, nos illusions de choix, nos voyages et le goût de l’aventure en photo numérique. Religions  : en soi qu’il faut raser, casser, démonter, démolir, détruire. On se porte mieux ensuite. Religion : le livre. Qu’on l’assassine  : lisez le Quichotte ou Dickens, un bon coup de rire annihile tous les livres. Lisez Baudelaire, un seul vers : un chant très pur et fissuré annihile toute fausse satisfaction de la langue et du monde pacifié. Religion : l’état stable du monde, et nous-mêmes au devant, au milieu. Religion : nos rêves – la misère des autres les ronge par dessous. Nos nuages : la douleur des autres l’écrase par au-dedans. Je veux aujourd’hui éloigner la religion du visage même : il n’y a plus je, il n’y a que voix, et temps, il n’y a que monde vide, et cri dans l’intense résonance du rien. Il y a, oui, qu’un monde s’écroule et que je crie. Religions vous mourrez, et les séculières avant les autres.

Photographie : protester contre l’embrigadement par la burka.

profération sur le nombre quarante

juin 29th, 2009 § 2

040

Quarante fois parler, quarante fois crier, quarante fois la page affichée collée punaisée mais qui dans ma cour fait le crochet qui dans la cour vient traverser sinon rapidement sinon dans l’ombre et se cachant : on prend des raccourcis par ma cour où sont mes pages, on passe vite dans la cour où je parle et je crie. Et quarante fois j’ai écrit, quarante fois j’ai crié, j’ai dit : – Arrêtez le spectacle ! J’ai dit : – Que les morts meurent ! J’ai dit  : – Honte sur vous, visages lisses, qui paraissez souriants là où les décisions sont graves ! Quarante fois j’ai levé de la terre et des débris et gravats et déblais des morceaux de la ville, quarante fois j’ai ramassé, abandonné sur le bitume entre la grille d’égout et le ciment du trottoir fragment de chair de la ville, et tendu à bout de bras au-dessus de moi j’ai dit : – Ce n’est pas là notre terre, ce n’est pas là notre temps, ce n’est pas là le visage qu’on demande à l’autre, le visage qu’on donne à l’autre ! Arrêtez le spectacle, j’ai dit : vous venez faire image là où il n’y a pas d’image, et juste un feu qui s’éteint, une vie qu’on a prise, et du sang sur l’image comme elle avait sang sur le visage. Arrêtez le spectacle : vos danses en cravates sont des danses pauvres, ô monde des puissants ou qui vous croyez tels. Arrêtez le spectacle :  ils sont assis dans leurs alvéoles de ciment et regardent les images, lisent les gros titres, mais dans les alvéoles de ciment on assiste au monde comme à une danse passive, on sait que l’image et le titre du lendemain viendront remplacer celui du soir. Arrêtez plutôt le soir : qu’une ombre crépusculaire s’étende sur nos villes et qu’on examine, aux trottoirs et dans les cours, ce qu’il faudrait enlever, nettoyer, racler, repeindre. Quarante fois que je souhaite un monde repeint et le pourri, qu’on l’enflamme. Voyez les prisons : elles débordent. Voyez les hôpitaux et cliniques : ils débordent. Voyez les lieux de liesse à pas cher, et les concerts gratuits, et les cinémas Multiplex : ils débordent. Voyez les parkings devant les supermarché le samedi, voyez les rocades et feux rouges chaque soir à six heures : on y meurt. Voyez la mort même : industrie, image. Voyez l’actualité : graviers, déblais, charroi. Quarante fois qu’à la nuit, dans le milieu de ma cour, je sors et je crie : qu’on cesse ! Mais les fenêtres même en ces chaleurs d’été sont vides. Si je crie, on les ferme. On se moque même de qui parle : on n’écoute pas, et voilà. On ne lui dit même pas de se taire, on referme le double vitrage, on rouvrira quand il aura fini. Je placarde ici mes pages : elles ne chambouleront pas l’ordre du monde. Je placarde sur la ville la menace où elle est : mais ce n’est pas moi qui l’énonce, moi je constate, moi j’avertis. Quarante fois que je traverse en courant les rues de la ville et dis : – Méfiance. Que je dis : – Éveil ! Que je dis : – Rassemblement ! Mais ils sont à regarder les images. D’en haut de ma cour, à la fenêtre de ma cuisine, je vois les images en bleu gris des ordinateurs qui luisent et qui bougent : on ne regarde plus que la nuit fournie, on ne regarde plus la nuit nôtre. On suit quarante nuits, on laisse aux hommes vides la quarante-et-unième nuit, qui était celle de notre temps, celle de notre ville. Qui pour se lever, qui pour s’éveiller, qui pour se méfier, qui pour dire de se rassembler, qui pour oser arrêter le spectacle ?

ville des rats

juin 15th, 2009 § 1

052

Dans la proximité des rats. On en voit. J’en ai vu deux sur le trottoir, à Venise, qui couraient. Au retour, j’en ai vu un dans les rails du métro, qui courait. Puis un ami, qui m’en parle : – Chez moi, des rats. On ouvre la radio, c’est des questions d’ordures en été  : – Arrivent les rats. Je ne déteste pas les rats. Ils sont affairés, ne se préoccupent que de ce qui les concerne. Ils ont à faire, à ronger, ils cherchent, c’est de la survie, ils ont à se reproduire (le font mieux que nous). Mais les rats tolèrent la cage : on leur met des balançoires, des tunnels, des grilles, on leur propose des niches, de la paille synthétique, et des aliments en croquette. Le commerce des cages est sain et favorable, et des produits insecticides, et des cages pour le transport, et l’abonnement au magazine des rats qui vous informe des nouveaux produits et des nouvelles cages. Il y a des rats de compagnie, et des gens qui aiment les rats sur leur épaule : moi je ne tolère pas la proximité des rats. Notre ville est déjà trop une ville de rats. Voyez notre ville : une cage, ses tunnels, ses galeries, ses niches, ses réserves à croquettes et insecticides, ses publicités et magazines. Voyez notre activité dans la ville : on cherche, on a à faire, on s’en va ronger. Les rats se touchent, se chevauchent, s’entremêlent : ainsi de nous-mêmes. Les rats se vendent au nombre dans les animaleries : ainsi traite-t-on de nous-mêmes, embarqués plans sociaux et licenciements et vacances de masse et embouteillages et études de marché et traitement par lots et conditionnement grand public. Vous lisez ? Lisez ce qui déjà est lu. Rats. Vous vous plaisez à ceci, vous achetez cela ? On vous apportera tout cru tout frais le modèle révisé garanti nouvelles fonctions toutes options. Rats. Vous téléphonez ? Ils téléphonent tous. Rats. Vous rêvez ? Queue devant le musée. Rats. Fraternité de rats : galeries de métro, on se double, on se croise, on se bouscule, on s’entasse, on s’effleure. On regarde de tout près la peau des autres. Rats. Les rats ont-ils peur ? On fait des expériences sur les rats : leur durée de vie est sensible à la quantité de peur. Les rats-communiquent-ils ? On les dresse aux chocs électriques et ils passent le message. Les rats aiment-ils, pensent-ils, jalousent-ils ? Nous ne sommes pas rats, nous exterminons les rats, nous n’avons pas la pensée rat. Le rat est-il projeté vers l’inconnu et le dehors ? Comment le saurions-nous, qui l’enfermons dans les cages à tunnels et balançoires ? Que nous reste-t-il, à nous, du goût d’être propulsé vers l’inconnu et le dehors ? Je contemplais les cages où se vendent les rats jeunes. Ce sont des cages transparentes, qui sentent. Dans la sciure, ils s’activent, s’entremêlent, s’effleurent. Ils cherchent l’issue. Ils courent aux angles. Ils essayeraient bien de grimper aux verticales trop lisses. Le rat est conscient qu’on l’enferme, conscient qu’on le vend. Le rat est par paquets emmêlés, il est marchandise produite. Heureux celui qui eut l’idée d’un élevage de rats. Le rat rêve de la ville, et des canalisations souterraines, et de l’envahissement du monde : non, c’est ce que nous projetons de notre peur du rat, sur ce que nous ne savons pas de notre propre ville. Le rat rêve de mordre, et de porter nouvelle peste, et tant grouiller et s’accumuler qu’enfin cela grimperait aux parois et déborderait de la cage : non, c’est ce que nous projetons de notre propre condition, et de notre mal dans la ville. Peut-être qu’ils savent, ceux qui portent rat à leur épaule, si la fraternité du rat nous grandit contre notre peur, nous hérisse dans notre condition. Je décide aujourd’hui que j’aurai dents et queue de rat, et les mains roses transparentes du rat, pour écrire.

profération concernant les livres

juin 12th, 2009 § 1

 

036b

Qu’avez-vous fait de vos livres perdus, de vos livres lus ? Ils sont dans le bruissement terne des jours, ils sont cette lueur au fond par quoi on marche et traverse. Qu’avez-vous fait des premières lectures, et de la nuit ouverte : on ne s’en remettait pas. Qu’avez-vous fait de la liste intégrale des titres pour chacun à reconquérir  : et tout ce qu’on a parcouru, croyez-vous que vous en êtes sans vous mettre en quête le parfait dépositaire ? Et ceux qui n’ont pas dans le fond du corps, dans la cage de poitrine, cette liste complète, avec les premiers livres, et les émerveillements d’images, et le frisson des récits, et la transgression du poème, ils portent quoi, dans leur cage corps ? Les livres nous ont rongé dedans, on est plus libre, et fragile, de ce vide dans les os et le cuir, il vous sert de bouée, le dehors y rebondit comme balle sur ciment (je n’aime pas les comme). On s’est débarrassé, nous, des livres, par les lire. Les histoires seules encore ricanent, le grand rire de celui qui lit un livre, accroupi sur un trottoir, et l’autre sait qu’il a retrouvé la traduction des écrits du Quichotte. Et celui qui décrit la ville souterraine, ses cours et ses salles, où il n’y a plus de temps et qu’on est immortel, il ne nous évide pas dedans comme on sait que sont ces statues dressées contre l’ordre du monde ? Faire la liste de ses livres perdus, faire la liste de ces livres oubliés, quand il n’y a plus qu’une scène, un détail, une frange ombrée sur un visage ou le rauque d’une voix, ou un paysage qui filait si vite dans la phrase qu’on ne sait plus, ensuite, s’il venait de la vie réelle ou d’un rêve, mais bien sûr préexistait au livre : il n’avait fait que le débusquer, vous aider à le retrouver. Et les grandes oeuvres mondes, celles qui vous portent un monde et le remplacent, et si le livre est trop court on le relira chaque année. De quels livres diriez-vous qu’ils sont vous-mêmes ? Et est-ce que c’est fini, ce temps-là, qu’avons-nous tué à sans cesse défaire et refaire, que cela circule, ô nouveautés, et le rythme des articles qui vous décrivent ce qu’il faut lire mais que bien sûr il n’y a plus besoin de lire ? Une bibliothèque tient dans une poche, c’est le Montaigne que vous y aviez lors de cette nuit sans dormir dans le train, c’est le Rimbaud qui portera pour toujours l’odeur des cours de Prague et le goût de sa bière, c’est l’éclosion à Proust ou l’enclume Faulkner, et l’incendie Dostoievski, le goût qu’ils laissent, ses personnages. On tenait ça dans une poche des mois et dans sa tête ensuite : qu’avons-nous fait de nous-même bibliothèque ? Empile, accumule, tout est là à loisir, et les éventaires en gondoles et les grandes publicités : c’est du petit temps qu’on vend à la place du grand temps, c’est un artisanat, une industrie, et non plus le cri retenu des fauves qui y meurent et croupissent – il en existe encore, de tels ? Et sont-ils seulement dans les livres ? J’ai cru, de longues années de ma vie, qu’un livre en poche on partait à l’autre bout du monde. J’ai arpenté des montagnes, j’ai touché le Tibet et d’autres cimes, j’apprenais Anabase, et c’était devenu si facile, l’aventure annuelle de consciencieux employés de mairie, photographes amateurs. J’ai monté boutique, ne voulais vendre que ce qui me convenait, et la boutique est morte, crevée : on m’y avait laissé seul, et de la ville, indifférente et grise, je n’entendais que le bruit des voitures au feu rouge, j’en pouvais anticiper le rythme. On m’a dit que j’avais mal choisi l’endroit : mais il est où, le lieu parfait des livres ? J’en ai visité, de ces mondes. Une grange suffit, près d’une écluse, où accumuler tout ce qu’on souhaite, et pourvu qu’on vende un peu, on aura toujours de quoi vivre : mais cela ressemblait trop, pour moi, à l’art des jardins à légumes. Alors faire ses heures, aménager ses tables, glisser dans le monde attendu ce qui en est l’éclat ou l’épine, n’y appartiendra pas, et qu’une main aura pris, le soir, sans même que vous ayez repéré, jeune ou pas, femme ou homme ou qui, l’acheteur et ce qui adviendra pour elle ou lui de la rencontre. Qu’avons-nous fait des livres : les publicités de voiture prennent tant plus de place, et les grands écrans de télévision, à y faire rentrer votre maison dedans plutôt que l’inverse, qu’avons-nous fait de nos propres lectures  : il aurait suffi de si peu d’histoires, pourvu qu’on sache – nous – s’en saisir et raconter. C’était comment, la première fois qu’on avait lu ce livre, l’odeur de l’air, le bruissement dans les arbres ou l’écho sur la mer, et quelle heure du jour et quelles voix amies on retrouverait ensuite, ou la découpe ocre d’une ville dans la hauteur et c’est là qu’au soir on rouvrirait le conte noir. J’ai tant aimé le fantastique, j’ai tant aimé le mystère, et la tension et la peur même dans les livres. J’ai tant aimé qu’on y décortique, qu’on y moque, et l’élan des phrases qui arrachent avec elle toute une peau du monde et s’en revêtent, vous regardent avec leurs yeux de morts (cet oripeau du monde est sur elles une sculpture, sculpture habillée dirait le vieux grinçant Schopenhaueur, et dedans les mots sont vides, ils sont des trous qui vous regardent). On est habité de ces phrases et de ces mots. Comme on se sent fort parfois, et même dans le dédain ou l’insulte, à savoir en soi les yeux de morts des mots recouverts d’oripeaux monde, dans votre cage d’os et cuir et le grand vide qui vous allège en dedans, et qu’ils le regardent, celui qui vous fait face et n’a rien connu de l’émerveillement du Meaulnes, ne sait rien du chant invaincu de Baudelaire en or et vert, ne s’est pas risqué aux vieilles colères des anciens, et n’a pas armé son corps en dedans des tiges et tringles de la cadence dans la prose. Faites-la, dressez-la, la liste de vos livres, et commencez par les livres qu’on a eu et perdus, puis les livres de toutes premières fois à tout âge, puis les livres qui ont aidé dans les dérives et les passes noires, et les découvertes de hasard, les achats d’impulsion, les livres lus puis oubliés, les livres lus chez des amis et qu’on y a laissés, les découvertes et surprises, les heures à telle table dans cette bibliothèque où vous alliez, et les livres dans tel voyage, et les livres dans telle maison. Et voilà, c’est devenu quoi ? Profération, profération concernant ce qu’on a fait de nos livres : et c’est irréversible ? Oui, bien sûr. Et c’est perdu ? Oui, bien sûr. Mais l’histoire, et le conte, et dans le nom Edgar Poe le balancier du puits et du pendule, et dans le nom Franz Kafka le vomi sur la machine de la colonie pénitentiaire ou le creusement du terrier, et dans tous les noms que vous portez, ce qu’il y a de l’aventure des guerriers, des navigateurs, des chercheurs et inventeurs, et si c’est nous maintenant il en est de quelle légende à construire et de quels murs à briser, et ce que nous gravons au couteau dans le béton de la ville c’est pour quelle trace, et nous l’enregistrons comment, à quelle bibliothèque fragile de machines vaines nous l’abandonnons ? Profération, profération pour porter encore, et porter ensemble, le regard mort des mots quand revêtus des oripeaux du monde et que c’est cela qu’on porte soi, qu’on n’a même plus de parole, et plus rien que la langue de tous, et qu’elle fut de tout temps et de tout langage, qu’elle s’assembla dans un monde qui tenait dans la poche, et que la poche maintenant est trouée  : les voitures s’en vont au feu rouge, une musique s’éloigne qui n’est pas la vôtre, le monde pue, qui oublie qu’on l’imagine.

pas d’âge

juin 3rd, 2009 § 2

 

033

Homme n’a pas d’âge, homme porte tous les âges, homme immature homme avec cavités homme avec fissures et ce qui vieillit et durcit n’a en rien compacifié : tu saurais décrire les articulations raidies, la fatigue facile, les marques sur la peau les marques au-dedans des coutures, il reste la matière spongieuse il y a l’art du bricolage, il y a ces fuites en vélo de l’enfance, il y a se cacher pour voir, il y a les enfermements dans l’image intérieure, il y a le corps enfant que tu portes en avant de toi. Nul homme n’a jamais grandi : tu sais bien le voir chez les autres (et pathétiques ceux qui le refusent, cravates, attributs ou la sérénité de façade). Où est l’école pour remplir le dedans de ciment, pour restreindre la part des fissures et porter cuir dur, porter intérieur qui repousse la distraction des anciens jouets : quel âge as-tu quand tu marches, quel âge as-tu quand tu rêves. Tu t’étais dit, même :  homme n’a nul âge que celui auquel il parle, homme prend visage d’âge et peau de qui il écoute et voit, et la facilité de s’absorber dans les fêtes, et la facilité de marcher où on est, et la difficulté à quitter, et l’abandon dans parler trop, et la fuite, éternelle fuite, où donc a commencé la fuite ? On sait poser comme sur le damier du jeu d’échecs les quatre fois huit pièces du jeu d’échec, homme est blanc et noir, homme est affrontement de lui-même dans éternelles et fixes frontières, homme est combinaison comme d’un grain de blé première case et deux grains deuxième case et nul ne fera le tour de ces fragments qu’il porte et on tant de poids qu’ils l’absorbent : les pièces avancent parmi les cases, l’une est forte et l’autre faible, l’une tombe et l’autre la protège, l’une est portée vers les autres et l’autre n’est portée que vers elle-même et ce premier souvenir, premier engouement, trois souvenirs, un livre perdu, cette fuite en vélo et cette première blessure : la main passée dans le carreau et cette cicatrice qu’au poignet tu portes. Et toutes tes victoires sont là dans l’étendue de vieux cuir et les articulations durcies et la nuque plus lente, et toutes tes faiblesses à l’intérieur que tu cherches à rétreindre elles sont la matière spongieuse où pourtant chaque fois toi-même tu t’absorbes, les anciens jouets, la nostalgie à telle musique (tu avais revu, dans une chambre de hasard, ce disque Sergeant Pepper’s et c’est toute une année qui remontait, il restait si peu pourtant de ce temps, reconstruire les maisons pour en trouver les objets, mais les voyages, mais les amitiés, les figures, les poèmes mêmes : écrivais-tu seulement des poèmes ?). Et ces faiblesses dont tu fais la liste, et ces pions écroulés, chassés du jeu, mais rangés sur ton bord intérieur, et quoi que tu fasses ils sont dans tes jambes : nouvelle entreprise, les pièces de bois dans tes jambes prises, nouveau chemin, le sac de toile sur ton dos, le sac de marine et le bois est dedans, qui meurtrit les vertèbres et les courbe. Homme sans âge, homme n’a pas d’âge : les plus vieux parfois tu leur parles depuis ce grain de l’immature en soi et tu les vois se redresser, s’allumer du dedans et te répondre, mais sachant bien, eux-mêmes, que tu portes en toi le vaincu comme tu portes le guerrier. Homme n’a pas d’âge, homme range dans la vitrine les souvenirs d’enfance, homme devant ses propres enfants incapable de dire : ceci est votre âge et non plus le mien, incapable de dire : sur ce chemin, où vous marchez je ne vais plus. Homme n’a pas d’âge, homme va dans sa mort avec ses fêlures et ses vides, homme va dans la mort avec ses rêves, homme se tait sur l’autre moitié du monde, on n’a pas vécu dans le même temps le même monde, les faiblesses sont opaques dans l’autre côté du monde et ce qui s’est durci dedans revient vers toi en mur de plomb, en plaque brûlante d’acier, tout ceci que tu chuchoterais dans une nuit, tout ceci que tu macères marchant dans la ville, dans la ville sans chambre, ne revenant plus à la chambre, portant en toi la vitrine intérieur du fuyard et de l’obstiné, du rêveur et de l’artisan, tu es camionneur tu aimes ces volumes vides et qui tremblent, et la panne sans cesse possible et que ça cahote sur les routes du monde, tu disais : «comme ces musiques d’accordéon, elles énervent tant, on les sait pourtant toutes d’avance, on les reconnaît dès la première note». Quel est l’âge de ceux qui écrivent et que tu lis, tu connais l’âge de Flaubert, de Baudelaire et de Proust – ils sont enfants –, tu connais l’âge de Balzac : ils n’ont pas caché la vitrine fragile en eux-mêmes, Kafka ajoute seulement qu’on l’entend parfois qui tremble, la vitrine, ou que tremble à l’intérieur la glace sur le mur. Homme n’a pas d’âge, homme porte la mort de si longtemps en lui, homme porte toutes les morts comme ses enfants le portent déjà mort en eux-mêmes – je porte mon père mort et mes grands-pères : c’est si naïf de le dire et qui dira pourtant ce qu’est rêver au quotidien des morts, qui dira ce qu’est découvrir à chaque marque sur la peau, chaque raidissement des articulations, la marque sur soi supplémentaire des morts, la voix des morts comme longtemps on l’entend, la silhouette des morts quand c’est dans le reflet de la tienne que l’aperçois, dans ses propres cheveux l’adieu qu’on a fait aux cheveux des morts, à combien de morts as-tu passé la main dans les cheveux : ils sont lisses ils sont froids les cheveux des morts. Homme n’a pas d’âge qui porte dans ses fissures et ses vides au-dedans tous ses morts : et l’âge est étrange qui t’emmène à rire et folies, tu ne savais pas auparavant te risquer si inconscient sur les cordes ni parmi le vide – «le travail est fait, crie la voix, oublie le travail», homme n’a pas d’âge qui s’en va là, parmi toutes des villes et n’emporte que ses jouets, sa partie presque finie d’échecs, et le bois mort renversé sur les côtés. Homme n’a que l’âge de ses yeux, sans rien connaître ni avoir connu jamais l’autre versant du monde : homme entends-tu en toi le travail de mort, regardes tes mains, entends tes articulations raidies, ta peine dans les jours, considère ce que tu es devenu : la mort n’est rien que ces jouets que de toujours au-dedans tu emportes, la mort rien que cette fuite en vélo, l’ivresse autrefois si facile et maintenant tu la comprends tu sais. 

profération sur le mal

mai 22nd, 2009 § 0

030

Parce que, oui, je reconnais ceux qui souffrent  : à une épaule penchée savoir ceux qui biaisent, évitent la rencontre, et pour quelle fissure intérieure. À ces lignes rouges dans les yeux et certain trait devant la joue, ceux qui ont l’habitude d’adoucir par le vin les éclats rugueux du jour. À cette façon des hanches, ceux qui préféreront la relation neuve que le creusement de l’actuelle. Parce que je sais leur besoin de parole  : il est des personnes qui tout recueillent, n’importe qui qu’elles croisent, l’autre leur raconte et c’est un puits. À moi on ne raconte pas : je suis trop muet lorsque je les rencontre, et je n’aime pas céder de moi-mêmes les bribes, ce qui entretient la conversation ordinaire – qu’on me laisse le goût de la marche solitaire, qu’on m’accorde de les regarder seulement, et il sauront que je sais. Et ceux qui vont, fébriles, dans leur destin en panne, et ceux qui n’ont pas curiosité des voyages et des routes, et de briser le temps ordinaire. Et ceux qui ne sauront se dispenser du contact des autres et l’entretiendront de paroles vaines, parce que les mêmes à reprendre le lendemain. Et ceux qui se contentent du temps faible, des tableaux qu’on regarde, des musiques qu’on écoute, des films qu’on voit, plutôt qu’aller s’y écorcher les doigts : et qu’importe la modestie de ce qu’on en sculpte, du bout de bois ramassé sur la plage, s’il n’y a pas de précédent à ce que vous y inscrivez ? Parce que, oui, je compatis à ce mal qu’ils ont, eux qu’une maladie ronge, qu’un accident a cassé, qui n’ont pas su vaincre aux diplômes et concours, ceux qui ont perdu qui leur était cher et ne savent pas refaire (et ceux qui ont refait trop vite l’illusion de vie d’avant, en avoir pitié) : ceux-là ont mal, et de la table où dans la ville, debout, je pose les deux mains pour leur répondre, je le vois, ce mal. Et s’ils souffrent ils ne racontent pas : je sais reconnaître celles ou ceux à qui ils iront tout dire, je leur apport autre réponse, je sais leur montrer le titre ou la route, à eux de décider s’ils prennent. J’ai appris dans le mal comme tous on apprend par souffrir, mais j’ai appris à m’en taire aussi. J’ai appris à me taire comme tous on apprend que la parole trop facilement laissée est vaine. J’ai appris à commander mon immobilité, debout les deux mains sur la table et voyant leur souffrance ou leur mal, et leur dire : – Cherchez par là, et à eux de décider s’il s’embarquent ici et recherchent. J’ai mal pour leur mal, je souffre pour ce qu’ils souffrent : est-ce pour cela qu’ils ne me disent rien, qu’on reste de chaque côté de la vitre, malgré le signe que je leur fait : – Cherchez là… Savent-ils seulement ce que j’en ai moi-même cherché, et tant de bouts de bois ramassés sur les plages, tant de bouts de bois arrangés et sculptés et puis tout cela un jour on s’en débarrasses aussi facilement que de mots qu’on efface, de cahiers qu’on déchire, de lettres qu’on brûle. Si j’ai mal à leur mal, est-ce pour n’avoir rien réglé de mon propre mal ?

sans terre

mai 21st, 2009 § 4

 

029

C’est dans les livres d’histoire un Jean sans terre. Suis-je avec terre, on ne m’a jamais nommé par mon prénom suivi de sans terre. J’en ai connu qui étaient de la terre. J’ai connu ceux de ma famille qui n’étaient pas de la terre mais avaient terre : souvenirs d’enfance, odeur des pommiers, curiosité des alignements, retournements, des craquèlements durs au soleil et de la tristesse boueuse. J’aime les jardins en automne, quand on marche dans la campagne  : restent ces protubérances courges, restent ces choux grandis trop droits et rudes, reste la graine, le non mangé, le non mangeable, et l’herbe enfin qu’on laisse. Je n’aime pas les jardins dans la guerre du printemps, les allées, les étiquettes, les semis. Je n’ai pas la main verte : ceux de ma famille qui m’emmenaient dans leur jardin se moqueraient peut-être, seraient tristes sûrement. Je n’aime pas la terre : j’aime émietter le sable, le gravier, j’aime toucher le roc, prendre le bois, la pierre, la terre me semble toujours celle du mort, la fin de tous les morts et nous dans la terre, portés en terre, retournés à la terre. J’aime marcher dans les cimetières : les cimetières ne sont pas faits de terre. On met les morts dans du ciment, on fait des allées de gravier, on ne prend pas dans sa main la terre des cimetières comme eux, qui avaient terre, vous soupesaient une poignée de leur terre, la sentaient, l’émiettaient ou la malaxaient. Même les framboisiers, même le persil je n’ai pas su faire pousser, dans cette maison où j’avais, mais quoi : trois mètres de long, un mètre de large, de la terre – terre à moi confiée, ma terre. Il y a poussé de l’herbe, cela ne me déplaît pas. Elle a durci, il n’y a plus rien poussé, j’y fus indifférent (passé simple pour ce dont on a honte ?). Je n’écrirais pas un texte qui s’appellerait «terres», quand je saurais décliner une à une toutes mes rives de mer. J’ai marché en forêt, escaladé des montagnes, suivi tant de routes et de chemins  : je ne coupe pas parmi la terre. Et dans terre s’il y a erre, et dans terre l’ancrage, et immobile oui immobile : on est de la ville et du ciment et du bruit et de la poussière et là oui on erre, malheureux comme la pierre, à rêver horizon à rêver silence et non plus les perpendiculaires et le grondement et la promiscuité sale des villes – ô cessant cependant à la croisée des fous. Outils de la terre : cavernes ombreuses où on les vendait, sombrement luisants, promesse de récolte et d’un temps si calme (mon voisin, celui qui travaille à l’hôpital, le soir s’en va à sa terre). Promesses de la terre. J’ai photographié souvent ces outils agricoles abandonnés près des fermes, et repris par la terre : mais c’est le métal qui me parlait, et la forge et les assemblages, les herses et les socs, les moyeux et cardans. J’ai manipulé la tronçonneuse, ce n’est pas la terre. Je ne suis pas propriétaire (il fait partie de mon bonheur de n’être pas propriétaire : Nietzsche, non  ?), je n’aurai jamais terre, est-ce que j’en marche autrement sur la vieille, si terriblement usée de nous, si terriblement épuisée de nous, la terre ? Massacrée de nous, la terre  : et qu’elle me pardonne alors, de n’en alourdir mon pas. 

profération sur l’homme animal

mai 19th, 2009 § 2

 

028

Pourquoi n’avons-nous pas le cerveau vert ? Pourquoi n’avons-nous pas des mains à griffes ? Pourquoi n’avons-nous pas des pieds préhensiles et dotés de rebondissement ? Pourquoi n’avons-nous pas le regard animal bilatéral (on lirait deux livres, un de chaque côté du visage) ? Pourquoi n’avons-nous pas le dos comme une ardoise, et les pensées s’y écriraient pour qui nous suit ? Pourquoi n’avons-nous pas les cheveux comme un langage, et taire nos émotions pourrait s’apprendre, mais ils les indiqueraient sinon (ainsi du cheval, du chien, de la tortue sans cheveux) ? Pourquoi on ne sauterait pas comme la puce, ne s’endormirait pas comme le pou (huit mois fixé sur sa tige, et se lâche en détectant le chaud) ? Pourquoi pas des bras si grands qu’ils feraient signal par dessus les foules, ou que toute foule ne serait qu’un mouvement organisé de signes ? Pourquoi le langage avec l’organe buccal, assez qu’il mange, assez qu’il embrasse et lèche et morde : le langage serait vibration de la poitrine et nous aurions appris à la moduler, le langage serait tension des yeux et nous aurions appris à la perfectionner. Pourquoi l’assemblée grégaire dans les villes et pas l’appropriation chacun de territoires mobiles et jamais fixes, et ceux qui vivent mobiles et loin de l’assemblée ordinaire des villes, ou dans la ville même sont ces loups que rien n’assemble, est-ce qu’il n’y aurait pas choix de basculer d’une à l’autre des formes : je n’appartiens plus à l’assemblée des hommes (disait l’homme). Pourquoi non pas des réserves sauvages de mémoire dans les roches, l’eau et le sable, et nous irions à tour de rôle y marcher, plonger, éprouver : ainsi non pas les livres dans les grottes des villes, mais l’obligation de l’écart et de l’effort pour conquérir ce qui ne devrait pas si facilement s’offrir (ainsi en est-il du mystère des animaux qui migrent : poissons, oiseaux – ils s’en vont dans leur bibliothèque, à nous inatteignable). Pourquoi pas des yeux luminescents la nuit (on en connaît qui savent), pourquoi des oreilles et sens et odorat si peu perfectionnés (ils disent qu’avec la pensée on compense, je ne crois pas). Pourquoi pas un ventre de bois : manger on en serait débarrassé, on y pétrirait des pâtes végétales et cela suffirait à la prochaine course, à la grande chasse. Pourquoi pas la guerre encore plus – mais à mains nues, rien que toujours à mains nues. De l’homme je ne garde que le rêve, le désordre du rêve, et le rêve de l’homme. 

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