en ce jardin

juillet 10th, 2009 § 1

050

Chacun avait un jardin noir, à la terre rauque, hérissée. Les villes proposaient assez d’espace inutilisé : on avait détruit une maison, fermé une usine. On ne pouvait rien cultiver ni construire, ici. N’empêche que les autobus continuaient de desservir, ou bien qu’en voiture on pouvait sortir de la rocade, longer l’usine de traitement des eaux usées, et arriver ici aux parcelles. On avait établi assez vite un système communautaire : qu’importe si certains n’en faisaient pas usage. Vous aviez droit à votre parcelle, et j’avais pris la mienne. On y posait seulement, si on voulait, ces objets, ces boîtes, ces trois misères dont on voulait mémoire ou héritage. Le ciel de la ville n’avait jamais été limpide : en quelques semaines des pluies et des poussières ici, la couleur des objets et papiers était celle de la terre. On racontait que certains s’asseyaient là et n’en bougeaient plus : qu’eux aussi avaient pris cette couleur. On le dit : moi, dans mon lot de parcelles, je n’en ai pas vu de tels. On dit aussi qu’on peut enterrer. Certains cimentent leur parcelle : ce n’est pas chic. Ils en sculptent la surface, des obliques, des bombements, des gravures s’ils sont artistes. Dessous, leur mémoire de choses. Pour ajouter, ils cassent : cela les occupe, faire et refaire. D’autres, plutôt, enrobent l’objet – de papier, pour le moins, de plastique, d’une gangue de verre (cela, je l’ai vu), ou même de ciment comme d’un oeuf – et vous plantent ça profond dans la terre. À la surface, ils cultivent, décorent, mettent un écriteau avec l’inventaire ou la liste. D’autres, dont je suis, respectent l’usage premier. On vient là, on ouvre le trou : on pose les papiers, les vieux livres, les objets inutiles ou usés, les vieux habits qui ne sont plus portables, les factures et les lettres, les photographies qu’on ne souhaite plus voir, les cailloux et bois ramassés (les ampoules aussi : certains placent ici les ampoules qui les ont éclairés). Mais rien de limitatif : quelqu’un à trois parcelles de la mienne a placé un canapé, où il avait eu du bonheur (puis elle s’en est allée). il n’y mettra rien d’autre, dans sa parcelle. Le canapé est dessous la terre, et lui le dimanche vient s’y asseoir, sur une chaise de jardin, et pense – on ne le voit pas, le canapé, mais il m’a raconté. Moi je n’aime pas penser. Je viens plutôt le soir, dans l’heure intermédiaire. La terre donc est noire, rauque, hérissée. J’aime chez moi garder ma pièce vide, et blanche, et surtout depuis qu’ici j’écris ces textes. Alors c’est un enfoncement vertical qui déchire et troue la petite surface accordée. Mais avec cette poussière noire qui recouvre tout, ce n’est pas un problème : rien d’indiscret. Est-on, au-dedans de nous-mêmes, autre chose que cette surface rêche, hérissée de tranchants, de formes désormais indéterminables, de papiers illisibles ?

retour de la croissance

juillet 9th, 2009 § 1

043

Ce sont des excroissances qui me viennent. Je suis habitué. Elles prennent parfois sur la peau. Celle-ci sur la poitrine, en haut du sternum. Elle a poussé très vite, en quelques jours. D’abord la peau se durcit, puis enfle. Enfin cela sort, couleur chair, et puis progressivement tournant à plus mat, orangé vaguement, puis brunissant, tirant sur le pourpre. Alors ça tombe, et quand ça tombe rien à en reprendre ni nettoyer, sur la peau une mince alvéole pâle, cela se résorbe comme une de ces écorchures qu’on se faisait aux genoux, gamins, et ce qui tombe à peine poussière, cela s’effrite, du vieux bois rongé aux vers – la même poussière, c’est fini, je suis débarrassé. Ça aime bien le cou, la nuque, les zones de frottement ou plissement. L’entre-jambes, le bas du ventre, le dessous des bras. C’est parfois bien gênant. La figure aussi : le bord des yeux, le coin des lèvres, les replis près du nez. Avant-hier, dans le milieu du front. Alors je reste à la maison, pas question de la rue ou du travail. Moi j’y suis habitué mais je vois bien, dans les yeux des autres. Quand c’est accroché à moi, rien à faire. J’en ai parlé à des médecins, des dermatologues – ça ne s’enlève pas, ça ne s’opère pas, ça laisserait des traces, ça ancrerait les tissus. Ils ont fait des prélèvements, des analyses. Il paraît que l’anxiété contribue au déclenchement, ou bien ce qu’ils nomment mon «instabilité nerveuse». Mais ils ont quoi, contre l’anxiété, ou qui autoriserait plus de stabilité nerveuse ? Ils m’ont dit d’éviter le soleil, j’ai évité le soleil. Ils m’ont recommandé une antiseptie soigneuse, j’ai suivi les recommandations de l’antiseptie la plus rigoureuse. Ces derniers temps, ça a tendance à grossir. Et ces grosses sont embêtantes, parce que de développement plus lent. Cela tire sur la peau, on a l’impression de peser des tonnes. Lorsque c’est sur le visage, je mets un pansement : on ne peut pas se promener tout le temps avec un pansement. Dans mes rêves aussi, viennent les excroissances. Dans ce rêve, j’en portais une dans la bouche, qui m’étouffait. Même plus moyen de dire ou de crier mon mal. Dans ces moments d’angoisse, se dire qu’une vienne sous les yeux, et on serait aveugle, qu’une vienne dans la paume de la main, et on ne pourrait plus prendre, ni manger, ni caresser ni écrire. Hier, ils m’ont passé dans leurs appareils pour les excroissances internes. On sent un point, une lourdeur. Parfois, cela gêne le sang. Dans le sommeil, on se tourne, il faut trouver le bon endroit. C’est plutôt dans le ventre. Je n’aimerais pas que ce soit dans la gorge. Comme les autres, elles grossissent, s’épanouissent, et puis semblent se résorber, disparaître. Que se passe-t-il avec ces résidus, ce qui au dehors devient cette poussière, que je hais ? Cela reste dans l’intérieur de moi ? Ce matin, nulle excroissance, ni dans les replis du coude ou du genou, ni dans les orteils, qui sont si gênantes, ni sur le visage. Et rien non plus au-dedans, à ce que j’en perçois. Je suis resté longtemps, allongé, dans cette sensation que tout allait bien, que rien en moi ne travaillait à ces boursouflures : je n’ai pas de mot, je sais que je n’aime pas ces excroissances, mais me refuse à les nommer, internes comme externes. Il me semble que ce matin, à ne pas les nommer, j’étais provisoirement en paix, que j’avais trouvé une arme.

dans ce rêve

juillet 4th, 2009 § 1

042

Dans ce rêve une étagère longue de livres qui n’étaient pas finis. Dans ce rêve, prendre les livres était marcher dans l’idée de ce que pourrait être ce livre. Dans ce rêve, se saisir d’un livre et en soi dans le silence s’arrêter et penser aux images, à la cadence des phrases, aux couleurs sombres et denses qu’est une phrase qui avance, et puis surgissent en gros plan des silhouettes et des visages et c’est trop tôt pour les dire personnages. Dans ce rêve il s’agit de choisir, sur l’étagère, le bon livre, celui qui t’est réservé pour en écrire les pages, sur la très vague ébauche comme au lavis où sont couleurs et mouvements et lieux et telles silhouettes de personnages mais rien de plus. Un livre où tu aurais tes pages de colères, tes pages de mémoire, tes pages d’invention et tes pages de rêve, et même aussi le carnet du livre où comme ici c’est de ce livre à écrire qu’on parle et qu’on rêve. Et puis tu ouvrirais ce livre au hasard et ce serait un détail précis très net, deux mains vues de près ou un regard, une sensation dans la main, le carrefour d’une ville : et tout serait facile parce que ce détail très net cette fois t’appartient, il ne s’agit juste que de l’ancrer, le prolonger, l’étaler des deux mains et des bras sur la page pour en faire cette pâte mots sur la même précise surface et à cette surface s’en tenir, bâtir murailles, épingler et vernir et fixer, et meuler et poncer, et garder à vif la déchirure et la soudure, et l’angle et des surfaces le hérissement, le rauque. On a refermé le livre, c’est dedans, on le sait  : on l’a rêvé. On s’en va au réveil devant la grande étagère de ses livres. On cherche celui qu’on a ouvert, celui qui serait à écrire. Il n’y est pas. On trouve parmi ses livres des livres oubliés, des livres lus trop vites, des livres tellement lus qu’à chaque fois qu’on les reprend ils vous donnent autre chose : et tous on les rouvre, on en parcourt en deux sens les pages, et il n’y est pas, le fragment rêvé des mots qui, sur ce carrefour de la ville, sur ces deux mains vues de près, sur ce souvenir avec enfance, et sur cette grimace d’un personnage surgissant, vous avait semblé si précis qu’on y avait mis les mains, les bras jusqu’aux coudes. On s’en va dans la vie quotidienne. On est agrandi d’un livre. Juste qu’on ne sait pas où il est, le livre.

profération sur les religions

juillet 1st, 2009 § 5

041

Religion n’est pas mienne, pas la mienne. Arrêtez vos religions, construisez de cesser vos religions. Religion du parler ensemble, des films à la sortie, du petit plaisir et du goût des voyages: assez – il faut aux pieds d’autres sandales. Religions pas pour moi, arrêtez les mots fétiches, ils sont crise, ils sont président, ils sont culture, arrêtez les géants de religion, ils s’appellent chiffres, ils s’appellent marché, ils s’appellent fric et fric et pognon et économie et épargne et banque et salaire et profit et actionnaire. Arrêtez les fantômes à barbe : barbe du pape, tiare des imams, barbe des boudhistes et robe orange des talmudistes, plus besoin, pas besoin, jamais eu besoin. S’ils veulent étudier, méditer, prier : qu’ils s’assemblent, ils ne me gênent pas – c’est le respect qu’on leur accorde, quand on en fait chose partageable et commune. Moi je ne les embête pas, ils ne m’embêtent pas. C’est qu’on m’en parle, qui m’embête. Qu’on fasse comme si ça avait de l’importance, qui m’embête. Athée, athées tous, et qu’on n’en parle plus ! Transcendance ? Qu’on examine le bitume des villes, quant à ce qui y transcende. Qu’on prenne les chiffres des usines qui ferment, qu’on prenne les visages de ceux qu’on vire de leur travail, qu’on examine les chariots dans les supermarchés au 20 du mois, elle est là, la transcendance. Et grands spectacles, et festivals, et subventions sur les décors et les paillettes, et les films  : aidés pour plaire, pour divertir, pour reproduire. Religion : qu’on détruise en soi la religion héritée, avant de regarder d’un oeil clair, et lavé. Communions, baptêmes, mariages : affaire de commerce. Deuils avec topo mille fois servi par les marchands de topo à deuil : qu’ils nous lâchent. La religion est séculière – les religions religieuses  : je m’en moque, elles se détruisent toutes seules, elles s’en vont à l’horizon. Vides, les séminaires, vides, les vieux couvents : assez fait de mal. S’en moquent, des aumôniers, les armées  : les machines à tuer sont assez modernes pour s’en passer. S’en moquent, des aumôniers, les hôpitaux  : services de soins palliatifs, reproductions de peintres dans les salles de crémation. S’en moquent, des enturbannés, des enrobés, des entiarés, des marmotteurs de textes morts, tout autour du monde en vents de folie et publicité sur les immeubles. Religions  : superstitions. Religions : exploitation. Relions : dérélictiction. Les vraies religions sont dans les parlements, et la télévision. Les vraies religions sont dans le spectacle, et les assemblées obscures des bourses. Les vraies religions sont nos addictions : nos ordinateurs, nos spectacles, nos illusions de choix, nos voyages et le goût de l’aventure en photo numérique. Religions  : en soi qu’il faut raser, casser, démonter, démolir, détruire. On se porte mieux ensuite. Religion : le livre. Qu’on l’assassine  : lisez le Quichotte ou Dickens, un bon coup de rire annihile tous les livres. Lisez Baudelaire, un seul vers : un chant très pur et fissuré annihile toute fausse satisfaction de la langue et du monde pacifié. Religion : l’état stable du monde, et nous-mêmes au devant, au milieu. Religion : nos rêves – la misère des autres les ronge par dessous. Nos nuages : la douleur des autres l’écrase par au-dedans. Je veux aujourd’hui éloigner la religion du visage même : il n’y a plus je, il n’y a que voix, et temps, il n’y a que monde vide, et cri dans l’intense résonance du rien. Il y a, oui, qu’un monde s’écroule et que je crie. Religions vous mourrez, et les séculières avant les autres.

Photographie : protester contre l’embrigadement par la burka.

profération sur le nombre quarante

juin 29th, 2009 § 2

040

Quarante fois parler, quarante fois crier, quarante fois la page affichée collée punaisée mais qui dans ma cour fait le crochet qui dans la cour vient traverser sinon rapidement sinon dans l’ombre et se cachant : on prend des raccourcis par ma cour où sont mes pages, on passe vite dans la cour où je parle et je crie. Et quarante fois j’ai écrit, quarante fois j’ai crié, j’ai dit : – Arrêtez le spectacle ! J’ai dit : – Que les morts meurent ! J’ai dit  : – Honte sur vous, visages lisses, qui paraissez souriants là où les décisions sont graves ! Quarante fois j’ai levé de la terre et des débris et gravats et déblais des morceaux de la ville, quarante fois j’ai ramassé, abandonné sur le bitume entre la grille d’égout et le ciment du trottoir fragment de chair de la ville, et tendu à bout de bras au-dessus de moi j’ai dit : – Ce n’est pas là notre terre, ce n’est pas là notre temps, ce n’est pas là le visage qu’on demande à l’autre, le visage qu’on donne à l’autre ! Arrêtez le spectacle, j’ai dit : vous venez faire image là où il n’y a pas d’image, et juste un feu qui s’éteint, une vie qu’on a prise, et du sang sur l’image comme elle avait sang sur le visage. Arrêtez le spectacle : vos danses en cravates sont des danses pauvres, ô monde des puissants ou qui vous croyez tels. Arrêtez le spectacle :  ils sont assis dans leurs alvéoles de ciment et regardent les images, lisent les gros titres, mais dans les alvéoles de ciment on assiste au monde comme à une danse passive, on sait que l’image et le titre du lendemain viendront remplacer celui du soir. Arrêtez plutôt le soir : qu’une ombre crépusculaire s’étende sur nos villes et qu’on examine, aux trottoirs et dans les cours, ce qu’il faudrait enlever, nettoyer, racler, repeindre. Quarante fois que je souhaite un monde repeint et le pourri, qu’on l’enflamme. Voyez les prisons : elles débordent. Voyez les hôpitaux et cliniques : ils débordent. Voyez les lieux de liesse à pas cher, et les concerts gratuits, et les cinémas Multiplex : ils débordent. Voyez les parkings devant les supermarché le samedi, voyez les rocades et feux rouges chaque soir à six heures : on y meurt. Voyez la mort même : industrie, image. Voyez l’actualité : graviers, déblais, charroi. Quarante fois qu’à la nuit, dans le milieu de ma cour, je sors et je crie : qu’on cesse ! Mais les fenêtres même en ces chaleurs d’été sont vides. Si je crie, on les ferme. On se moque même de qui parle : on n’écoute pas, et voilà. On ne lui dit même pas de se taire, on referme le double vitrage, on rouvrira quand il aura fini. Je placarde ici mes pages : elles ne chambouleront pas l’ordre du monde. Je placarde sur la ville la menace où elle est : mais ce n’est pas moi qui l’énonce, moi je constate, moi j’avertis. Quarante fois que je traverse en courant les rues de la ville et dis : – Méfiance. Que je dis : – Éveil ! Que je dis : – Rassemblement ! Mais ils sont à regarder les images. D’en haut de ma cour, à la fenêtre de ma cuisine, je vois les images en bleu gris des ordinateurs qui luisent et qui bougent : on ne regarde plus que la nuit fournie, on ne regarde plus la nuit nôtre. On suit quarante nuits, on laisse aux hommes vides la quarante-et-unième nuit, qui était celle de notre temps, celle de notre ville. Qui pour se lever, qui pour s’éveiller, qui pour se méfier, qui pour dire de se rassembler, qui pour oser arrêter le spectacle ?

profération sur le mot seul

juin 24th, 2009 § 5


39

Le nombre de gens ici qui pensent seuls. Le nombre de gens ici qui vont seuls. Le nombre de gens ici qui regardent seuls. Le nombre de gens ici qui attendent seuls. Le nombre de gens ici qui marchent seuls. Le nombre de gens ici qui sont seuls parce qu’on ne parle pas aux gens seuls. Le nombre de gens ici qui sont seuls quand bien même ils agissent, marchent, attendent, bougent, vont, font, déterminent, croient, payent, mangent. Tu as remarqué le nombre de gens qui mangent seuls  ? Moi dans ce cas je préfère ne pas manger. Tu as remarqué le nombre de gens qui attendent seuls  ? Moi dans ce cas je ne sais pas si c’est attendre, ou seulement être. Tu as remarqué le nombre de gens qui marchent seuls ? S’ils savent où ils vont, ça se voit, ceux-là ne nous intéressent pas : mais  ceux qui marchent rien que pour aller. Et ceux qui sont seuls à une fenêtre, très haut dans les étages parfois, et toi tu les photographiais. Et ceux qui te regardent, un instant, et toi comment tu saurais pourquoi ils te regardent. Et ceux qui attendent longtemps près de toi, et finalement vous échangez une parole, et rien ne vous aura rapprochés. Et ceux de l’autre côté du guichet, de l’autre côté du bureau, aux commandes de la machine : il y a ceux qui font les gestes qu’il faut et ceux-là ne nous intéressent pas, il y a ceux qui sont traversés d’ailleurs et ceux-là comment s’en approcher ? Le nombre de gens ici dont le corps va seul. Le nombre de gens ici qui n’attendent rien parce que seuls. Le nombre de gens ici que la ville a laissés au soir dans leurs cases closes et les cocons où on est seuls. Et toi tu vas aux vitrines, tu vas aux lumières, tu vois les bars, tu entends les fêtes, tu traverses à contre-sens le couloir du métro aux odeurs et bousculades et rien qui soit seul que la ville de tous, qui est seule. La ville de tous les seuls fabrique des exceptions de famille, crée les rassemblements provisoires des corps dans les alvéoles, la ville assène son bruit et parce que dans le bruit on ne fuit pas elle rejette en ses bords l’idée qu’on y est seul. On ne parle pas aux seuls. On ne partage pas avec les seuls, on ne mange pas avec les seuls. Parfois on danse. Parfois on prend qui est seul dans ses bras et on danse et il est mort, cela veut dire : il est mort. Parfois tu danses seul, tu clos tes bras sur toi et tu danses, tu es mort, tu es seul.

livre, lectures et librairie

juin 22nd, 2009 § 2

instruments

l’art qu’on avait autrefois de fouiller les arrières de rayon, les livres sur deux rangées, ceux qui presque au sol étaient oubliés, le prix celui d’il y a des années  : avoir aimé et cherché ces boiseries, étagères lourdes, échelles à tube lisse – ce qu’il en reste, et où ?

l’idée qu’on développe ici comme sa bibliothèque personnelle : mais c’est en guerrier, en clandestin – le livre qu’on glisse où il ne devrait pas être, celui qu’on a commandé spécialement pour cette table

rayon particulier des auteurs dont la fonction pourrait être de faire aimer la littérature en tant que telle : de Herman Hesse à Alberto Manguel – surtout, ceux-là, ne pas les placer ensemble

comme on aimait, avant, ces collections de singularités violentes («cahiers rouges», l’expression même), livres qui ne savent, vis-à-vis de l’ensemble des autres, que manifester leur écart

affinité des livres et de la peur, des livres et de l’effroi, de l’inquiétant, ou de l’exploration, de l’aventure  : l’auraient-ils tous oublié  ?

la liste qu’on dresse en soi des livres qui vous ont fait traverser toute une nuit : on sait lesquels, mais il vous en manque toujours un – et c’est par ce livre qui manque qu’on accède au rêve de tous les livres

rêve de savoir ce que cherchaient comme livres ceux qu’il a scrupuleusement observés toute la journée entrer, fureter, feuilleter puis repartir sans demander

aime dans sa librairie le droit de savoir silencieusement dans les rayons les livres qui partiront si peu mais qui donnent raison dans le flux ronflant du vide

n’aime jamais tant sa librairie que dans les heures de fermeture public, quand on range et qu’on arrange (même si sans doute une erreur professionnelle inavouable)

aimerait dans sa librairie qu’un livre feuilleté sur une table affiche automatiquement sur l’écran mural ce que le web propose à son sujet

pense à une pièce obscure mais agréable installée dans chaque librairie et qui aiderait à la concentration sur le thème « pensez à un livre oublié et perdu que vous aimeriez retrouver »

aimerait tout ce samedi poser sur sa table de libraire des sites Internet qu’on pourrait feuilleter comme les livres

s’est approché curieusement, tout à l’heure, du rayon meilleures ventes roman de l’hypermarché d’à côté –doute que cela crée vocations écrivain (même si on y voit des livres d’écrivain)

pense que si on s’y mettait tous on pourrait faire croire à Malcolm Lowry qu’il est arrivé à écrire le livre qu’il voulait faire

ramasse une pile de livres et papiers dans le coin du carrelage, se dit que l’effacement informatique est plus douloureux mais revient au même

aime les jours de pluie regarder le dos des passants dehors qui regardent la pluie (mais pas sa vitrine) _ spécial dédicace François Morice de Pensées Classées

merci aux annotateurs correcteurs

écrire, penser, composer

juin 22nd, 2009 § 3

fenetre1

Vous pouvez me rendre visite sur ma page face book. Ci-dessous les petites échappées qu’on y met.

21/06/2009 _ rêver toute la journée libre à ce qu’on devrait faire quand on a journée libre ?

20/06/2009 _  cherche encore les mots-clés qui correspondraient à lui-même et orienteraient les recherches

19/06/2009 _ s’est assis longtemps sur sa chaise, face au mur, sans s’apercevoir que la chaise était au milieu de la pièce

17/06/2009 _ est un nuage

image de l’île debout

juin 15th, 2009 § 0

038

Nous sommes des géants sur des îles amorphes. Nous sommes géants sur une île chacun à la taille de nos souliers. Nous sommes géants en déséquilibre et nos bras se prennent dans les bras des voisins plantés sur les autres îles. Et certains pagaient leurs îles au milieu des nôtres. Et d’autres sur leurs barges à nom politique, à nom discours, à nom esbroufe ou commerce ou force écartent nos îles et les dispersent : voilà qu’on ne reconnaît plus les voisins, voilà que les amitiés sont perdues dans le brouillard des eaux vertes – où retrouver qui on souhaitait, qui on aimait. Et voilà que les eaux sont en désordre, et des îles basculent, et la tête est en bas et l’île redevenue un bloc noir et informe, qu’un autre y grimpe, qu’un autre s’y lève. Mais les îles restent vides, on repousse sur les mers vierges et belles la masse des îles vides, des îles mortes. Elles étaient notre mémoire et notre bibliothèque, elles étaient le regard posé sur nous et nous cahotons dans la foule de qui a pied sur île – ô comme nous la rêvions grande et à notre mesure, ô comme nous souhaitions l’agrandir, ô comme nous voulions la constellation de nos pays chacun sans autre frontière que celle du rêve et des mondes intérieurs, et de ce qui n’appartient en propre qu’à chacun. Nous poussions du pied dans le sol les choses intimes, les choses vues  : et terre devenaient ces choses acquises, ou pensées, terre sous vos pieds l’expérience commune dans ce qu’on en solidifiait pour soi. Nous sommes des géants mais nos îles sont trop petites. On est bousculé, happé, des bras vous poussent et vous déséquilibrent. Vous attrapez une manche pour avancer. L’horizon a disparu depuis si longtemps  : reste-t-il parfois, au soir, la couleur d’un ciel pour y croire  ? Il se marbre et se déchire, on comprend qu’au-delà on pourrait encore y croire, alors on s’y remet : on s’est passé l’astuce, ce mouvement tournant légèrement du genou et des chevilles, et l’île avance. On croit que sur place et puis non, dans ce balancement l’eau change : d’aucuns disent que c’est seulement les courants, et qu’ils sont plutôt contraires. La nuit vient. On est debout. On repose d’une île sur l’autre. Il fait noir : quelle île celle près de la vôtre. Au matin, dans cette secousse brève du jour, tout s’en va, tout cahote et sursaute – «on nous appelle îles des perdus» maugréait un type avant-hier, et puis je ne l’ai plus revu. J’ai appris depuis si longtemps à me taire. Sous mes pieds je sens encore mon sol et mes mots. Quelquefois cela s’effrite. On est trop usé par tenir, et plus d’autre horizon parfois que nous-mêmes, continuer, durer, être debout. On aurait tant voulu que l’île ait ses routes, ses secrets et ses cartes. On aurait tant voulu, l’île, la voir dériver aux lointains. On aurait tant voulu laisser derrière nous les horizons anciens. Dans le bruit grandissant du lever de jour viennent encore les barges, vient la charge. 

ville des rats

juin 15th, 2009 § 1

052

Dans la proximité des rats. On en voit. J’en ai vu deux sur le trottoir, à Venise, qui couraient. Au retour, j’en ai vu un dans les rails du métro, qui courait. Puis un ami, qui m’en parle : – Chez moi, des rats. On ouvre la radio, c’est des questions d’ordures en été  : – Arrivent les rats. Je ne déteste pas les rats. Ils sont affairés, ne se préoccupent que de ce qui les concerne. Ils ont à faire, à ronger, ils cherchent, c’est de la survie, ils ont à se reproduire (le font mieux que nous). Mais les rats tolèrent la cage : on leur met des balançoires, des tunnels, des grilles, on leur propose des niches, de la paille synthétique, et des aliments en croquette. Le commerce des cages est sain et favorable, et des produits insecticides, et des cages pour le transport, et l’abonnement au magazine des rats qui vous informe des nouveaux produits et des nouvelles cages. Il y a des rats de compagnie, et des gens qui aiment les rats sur leur épaule : moi je ne tolère pas la proximité des rats. Notre ville est déjà trop une ville de rats. Voyez notre ville : une cage, ses tunnels, ses galeries, ses niches, ses réserves à croquettes et insecticides, ses publicités et magazines. Voyez notre activité dans la ville : on cherche, on a à faire, on s’en va ronger. Les rats se touchent, se chevauchent, s’entremêlent : ainsi de nous-mêmes. Les rats se vendent au nombre dans les animaleries : ainsi traite-t-on de nous-mêmes, embarqués plans sociaux et licenciements et vacances de masse et embouteillages et études de marché et traitement par lots et conditionnement grand public. Vous lisez ? Lisez ce qui déjà est lu. Rats. Vous vous plaisez à ceci, vous achetez cela ? On vous apportera tout cru tout frais le modèle révisé garanti nouvelles fonctions toutes options. Rats. Vous téléphonez ? Ils téléphonent tous. Rats. Vous rêvez ? Queue devant le musée. Rats. Fraternité de rats : galeries de métro, on se double, on se croise, on se bouscule, on s’entasse, on s’effleure. On regarde de tout près la peau des autres. Rats. Les rats ont-ils peur ? On fait des expériences sur les rats : leur durée de vie est sensible à la quantité de peur. Les rats-communiquent-ils ? On les dresse aux chocs électriques et ils passent le message. Les rats aiment-ils, pensent-ils, jalousent-ils ? Nous ne sommes pas rats, nous exterminons les rats, nous n’avons pas la pensée rat. Le rat est-il projeté vers l’inconnu et le dehors ? Comment le saurions-nous, qui l’enfermons dans les cages à tunnels et balançoires ? Que nous reste-t-il, à nous, du goût d’être propulsé vers l’inconnu et le dehors ? Je contemplais les cages où se vendent les rats jeunes. Ce sont des cages transparentes, qui sentent. Dans la sciure, ils s’activent, s’entremêlent, s’effleurent. Ils cherchent l’issue. Ils courent aux angles. Ils essayeraient bien de grimper aux verticales trop lisses. Le rat est conscient qu’on l’enferme, conscient qu’on le vend. Le rat est par paquets emmêlés, il est marchandise produite. Heureux celui qui eut l’idée d’un élevage de rats. Le rat rêve de la ville, et des canalisations souterraines, et de l’envahissement du monde : non, c’est ce que nous projetons de notre peur du rat, sur ce que nous ne savons pas de notre propre ville. Le rat rêve de mordre, et de porter nouvelle peste, et tant grouiller et s’accumuler qu’enfin cela grimperait aux parois et déborderait de la cage : non, c’est ce que nous projetons de notre propre condition, et de notre mal dans la ville. Peut-être qu’ils savent, ceux qui portent rat à leur épaule, si la fraternité du rat nous grandit contre notre peur, nous hérisse dans notre condition. Je décide aujourd’hui que j’aurai dents et queue de rat, et les mains roses transparentes du rat, pour écrire.